Réfugiés économiques : la Russie aussi

Des travailleurs migrants à Moscou.

Des travailleurs migrants à Moscou.

EPA
Alors que les pays européens peinent à gérer la plus grande crise migratoire des dernières décennies, la Russie est également sous pression. Chaque année, des milliers de personnes traversent ses frontières en tant que touristes dans le but de trouver du travail. Prêtes à exercer n’importe quel job rémunéré, la plupart d’entre elles trouvent un moyen de rester dans le pays, mais en y séjournant dans l’illégalité. RBTH analyse pour vous cette situation.

Rachid est arrivé à Moscou en provenance du Tadjikistan l’année dernière. Il a 20 ans, n’a aucune qualification et parle un russe approximatif. Il loue un appartement de deux pièces dans le nord de la capitale avec la famille de son frère aîné et plusieurs autres personnes.

Il a été arrêté par la police il y a quelques mois et a dû payer une amende pour avoir dépassé la période de 90 jours durant laquelle un visiteur étranger peut séjourner en Russie sans permis. Désormais, il figure sur une liste noire et n’a plus le droit de postuler pour un statut légal.

Rachid vit de petits boulots, principalement en faisant des chargements dans un marché à ciel ouvert. « Je gagne environ 20 000 roubles (263 euros) par mois, parfois moins », explique-t-il. Cette somme est près de trois fois inférieure au salaire moscovite moyen, mais c’est mieux que de ne rien gagner en restant à la maison. « J’ai de la famille ici. Ils ne me laisseront jamais tomber », insiste-t-il.

Question délicate

En Russie, la majorité des migrants viennent des anciennes républiques soviétiques. Ils sont attirés par les opportunités de travail et les salaires plus élevés que ceux en vigueur dans leur pays. Ils trouvent généralement du boulot dans la construction, la maintenance ou la vente au détail.

Selon Nikolaï Kourdioumov, à la tête de la coalition internationale d’ONG Migration des travailleurs, 80% des migrants choisissant la Russie sont citoyens de la Communauté des États indépendants (CEI), qui comprend 11 pays de l’ex-URSS. Seuls les pays baltes et la Géorgie n’en font pas partie.

Les citoyens de la CEI n’ont pas besoin de visas pour entrer en Russie et peuvent légalement séjourner sur le territoire jusqu’à 90 jours après leur entrée. Mais nombreux sont ceux qui décident de rester plus longtemps, travaillant ainsi dans l’économie souterraine.

« Le fait que la large majorité des migrants ne disposent pas de statut légal en Russie est la question la plus délicate », nous indique Muhammad Amin Madzhumder, président de la Fédération des migrants en Russie. « Sur les 10 millions de migrants vivant en Russie, seulement 1,5 million y séjournent légalement ».

Le plus gros problème sur le chemin pour obtenir un statut légal est que la moindre infraction administrative (dépasser la limite de 90 jours, par exemple) place le migrant sur une liste noire l’empêchant de postuler pour un permis de travail par la suite.

En Russie, plus de deux millions de migrants se trouvent dans cette liste noire, forçant ceux qui restent à vivre cachés, illégalement. Pas moins de 800 000 autres personnes ont été expulsées, ce qui empêche toute possibilité de légaliser leur statut.

Assimilation difficile

Comme on pouvait le prévoir, le statut illégal des migrants nuit à leur assimilation et entraîne de mauvaises conditions de vie. Sans permis de travail, ils sont peu enclins à apprendre le russe. Beaucoup d’entre eux vivent en marge de la société, trouvant refuge dans des sous-sols, entrepôts et autres lieux insalubres.

« Les personnes vivant de l’économie parallèle n’iront évidemment jamais habiter dans des foyers », indique Kourdioumov. « Ils se cachent. Ils sont souvent entourés de délinquants, et parfois on leur confisque même leur passeport ».

Depuis que la Russie est entrée en récession fin 2014 et que la valeur du rouble a chuté par rapport à d’autres devises étrangères, les rapports indiquant que les migrants commencent à quitter la Russie en grand nombre se multiplient.
Les experts précisent cependant qu’il est trop tôt pour parler d’exode massif.

« La majorité est restée », nous affirme ainsi Vassili Kravtsov, responsable de l’association caritative Migration au 21e siècle. « Il suffit d’observer un indicateur significatif : les montants qu’ils envoient à leurs familles restées au pays. En roubles, ce chiffre n’a pas baissé, il a même augmenté ».

« Et même si certains migrants d’Asie centrale sont partis, leur absence a été largement compensée par l’arrivée de plus de deux millions de réfugiés ukrainiens dont le pays est déchiré par la guerre », ajoute Kravtsov.

Sentiment anti-migrant

Depuis des années, l’animosité à l’égard des migrants est répandue au sein de la société russe. Un sentiment basé sur la peur que les étrangers prennent le travail des autochtones et commettent des délits. Les faits contredisent ces visions.

« Il est faux de penser que les travailleurs migrants volent des emplois aux Russes », dit Kourdioumov. « La plupart du temps, ils exercent des jobs peu qualifiés et pour des salaires si bas que les Russes n’en veulent pas ».

Les rapports faisant état d’une hausse de la criminalité en raison de l’immigration sont également dénués de fondement.
D’après les statistiques publiées sur le site du ministère de l’Intérieur, entre janvier et juillet 2015, à peine 2% des délits enregistrés en Russie ont été commis par des citoyens étrangers. 

Racine du problème

Comprenant l’importance du problème, les autorités russes prennent des mesures visant à améliorer la situation.
Un changement majeur est entré en vigueur en 2015, permettant aux migrants de la CEI d’acheter des « licences » (sorte de « cartes vertes ») au lieu de permis de travail. Contrairement à ces derniers, les licences permettent à leur détenteur de changer d’employeur, et la procédure pour les obtenir est plus simple. Mais le nouveau système a également ses inconvénients.

À Moscou, un migrant doit payer de 60 000 à 70 000 roubles (entre 790 et 920 euros) par an (bien trop pour la majorité d’entre eux).

Cela laisse de la place pour la contrefaçon et la corruption. « Ce n’est un secret pour personne que beaucoup d’assurances médicales et certificats de compétences linguistiques, nécessaires pour obtenir les licences, sont simplement achetés auprès de sociétés douteuses qui cherchent à faire de l’argent en profitant de la situation », explique Kravtsov. « De nombreux migrants préfèrent ainsi continuer à travailler illégalement ». Ils donnent juste des pots-de-vin aux policiers locaux.
D’autres experts affichent un optimisme prudent concernant les perspectives de ce système de licences. « Ce serait déjà bien si au moins quelques migrants sortaient de l’économie parallèle grâce au nouveau système », ajoute Kourdioumov.

Lors d’un discours prononcé en avril dernier sur les premiers résultats de la nouvelle politique migratoire, le maire de Moscou Sergueï Sobianine avait déclaré que depuis le début de l’année, les revenus liés à la vente de licences avaient été multipliés par quatre par rapport à la même période en 2014. Mais il n’a pas précisé quel impact, le cas échéant, la hausse des revenus issue de la vente de licences pouvait avoir sur la lutte contre d’autres problèmes liés à l’immigration illégale. Par exemple, la situation juridique floue dans laquelle se trouvent les personnes placées sur la liste noire.

Les racines de la situation migratoire en Russie remontent à la chute de l’URSS à la fin de l’année 1991, lorsque les citoyens soviétiques sont devenus du jour au lendemain les sujets de nouveaux États nationaux. Cependant, la Russie et, en particulier, ses plus grandes villes telles que Moscou ou Saint-Pétersbourg, sont restées le centre de l’univers post-soviétique et des destinations prisées par beaucoup d’habitants de l’ancien empire communiste.

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