L'escale russe des migrants syriens

Le 23 juillet 2012 : Les enfants syriens Judy Alladin, 9, et Sibay Andar, 5, (à droite), lors d'un cours à une école de Naltchik (Kabardino-Balkarie, Russie).

Le 23 juillet 2012 : Les enfants syriens Judy Alladin, 9, et Sibay Andar, 5, (à droite), lors d'un cours à une école de Naltchik (Kabardino-Balkarie, Russie).

AP
Environ 12 000 Syriens se trouvent actuellement en Russie, selon les dernières données. Et bien que la Russie n’ait pas à craindre un scénario à l'européenne, avec des réfugiés prenant d’assaut les gares et passant les nuits sur des bancs à la belle étoile, son territoire pourrait devenir une zone de transit pour les migrants à destination de l’Union européenne. RBTH fait le point sur la situation des Syriens.

Plus de 150 réfugiés syriens sont arrivés cette année en Norvège via la Russie, indique le journal Vedomosti. Ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer, quand on sait que près d’un demi-million de personnes ont demandé l’asile en Europe depuis le début de l’année. Les experts constatent que la Russie est une plaque tournante pour les Syriens, mais ils sont certains que ceux-ci ne sont pas nombreux à rester dans le pays.

En transit

Il est assez difficile de calculer le nombre précis de Syriens arrivés en Russie depuis le début du conflit militaire, avant tout parce qu’ils entrent dans le pays avec des visas d'études ou de travail. « J’ai rencontré à l’aéroport un groupe de jeunes filles portant des vêtements musulmans traditionnels : elles avaient toutes des visas de long séjour et affirmaient qu’elles étaient venues étudier le russe à Saint-Pétersbourg. Moi, j’ai l’impression qu’elles ont profité de l’unique chance de fuir la guerre et qu’elles ne resteront pas longtemps en Russie », a raconté Mounzer Halloum, journaliste et écrivain syrien résidant en Russie.

En chiffres

Selon les données de l’Onu au 26 mars 2015, près de la moitié des Syriens ont dû quitter leurs foyers. 6,5 millions sont des déplacés internes et presque 4 millions ont fui le pays. Environ 1,7 million de ressortissants syriens ont trouvé refuge en Turquie, 1,2 million au Liban (la population du pays s’élevant à 4,5 millions), 0,6 million en Jordanie, quelque 200 000 en Irak et autant en Egypte.

 

D’après lui, les Syriens qui arrivent en Russie peuvent être classés en trois catégories : ceux qui transitent vers l’Europe, les étudiants qui après avoir reçu leur diplôme n’ont pas l’intention de rentrer, ainsi que les Syriens qui habitaient en Russie depuis longtemps, mais qui, compte tenu de la situation, ont décidé de trouver un pays plus favorable.

« Les réfugiés syriens ne veulent pas rester en Russie parce qu’ils ne reçoivent pas d’allocations, de logement ni d’emploi. Qui plus est, il est très compliqué d’établir les documents pour habiter le pays légalement », a souligné Mounzer Halloum.

Mahmoud al-Hamza, président du mouvement Déclaration de Damas à l’étranger, confirme que les réfugiés syriens en Russie ne peuvent exercer aucune activité et ne bénéficient d’aucun avantage. « La Russie accueille très peu de réfugiés de Syrie et ne les aide pratiquement pas. Pour s’installer, ils passent des procédures complexes et doivent verser des pots-de-vin, a-t-il affirmé. J’ai eu vent de cas lors desquels les gens étaient interrogés à la frontière russe au sujet de leurs opinions politiques et des règles islamiques qu’ils observent. En Europe, l’attitude est tout autre ».

Pourtant, il est certain qu’il est difficile de transformer la Russie en une zone de transit. « Il n’est pas facile de se rendre en Europe depuis ce pays. Au début, certains avaient cette idée, mais ils ont été trompés par les passeurs qui empochaient leur argent avant de s'évaporer », a-t-il précisé.

« Personne ne dira jamais l’itinéraire qu’il prévoit de suivre pour se rendre en Europe parce qu’il a peur pour lui et pour ceux qui lui ont communiqué ces informations, a poursuivi Mounzer Halloum. Le plus souvent, quelqu’un arrive illégalement dans un lieu et, par téléphone ou par la poste, raconte par la suite comment il a fait. »

Intérêt pour le conflit

Le docteur Mahmoud se dit étonné par l’indifférence des Russes envers les réfugiés syriens, tout en reconnaissant que la population est préoccupée par le conflit. « Les Russes ne savent pratiquement pas que des réfugiés syriens habitent à leurs côtés. Bien que mes collègues s’intéressent de près au conflit syrien, ils ne comprennent pas très bien ce qui se passe dans le pays du point de vue politique », a-t-il noté. 

Mahmoud al-Hamza est arrivé pour la première fois en Russie en 1974. Il a obtenu un diplôme en mathématiques et a enseigné dans des pays arabes. Il est revenu à Moscou quand son fils a entamé des études supérieures. C’est ici qu’ils ont appris la nouvelle du conflit militaire dans leur pays.

La Russie accueille actuellement environ 12 000 Syriens dont 2 000 ont eu obtenu l'asile temporaire ; 4 691 se sont enregistrés sur leur lieu de résidence, comme l'exige la loi russe pour les étrangers ; 2 666 ont obtenu une autorisation de séjour temporaire (étape préalable au permis de séjour, ndlr) ; 2 029 ont reçu un permis de séjour, a annoncé le 4 septembre le service de presse du Service fédéral des migrations.

Les spécialistes ajoutent que 12 000, c’est 0,1% du nombre total des étrangers en Russie. Olga Andreïeva, vice-recteur pour les activités internationales de l’Université russe de l’amitié entre les peuples, a indiqué à RBTH que le nombre d’étudiants syriens allait croissant, bien que les chiffres absolus ne soient pas élevés. En 2013, ils étaient 162, l’année dernière 190 et cette année l’établissement prévoit d’en accepter 208.

UkrainiensvsSyriens

Selon Svetlana Gannouchkina, présidente du comité Assistance civile, le nombre de réfugiés syriens ne dépasse sûrement pas 10 000. « En 2012, lorsque le HCR de l’Onu s’est adressé aux gouvernements de tous les pays signataires de la Convention relative au statut des réfugiés pour recommander d’introduire un moratoire sur leur expulsion vers la Syrie – qu’ils soient arrivés dans le pays légalement ou clandestinement –, les structures russes ont adopté une attitude loyale envers eux et ont commencé à établir les documents nécessaires. Toutefois, débordée par l’affluence de réfugiés ukrainiens l’année dernière, la Russie a pratiquement oublié les Syriens », a-t-elle expliqué.

Lorsque la situation en Syrie s’est détériorée, les autorités russes ont même pris à plusieurs reprises la décision de d'expulser ces gens. « Je crois que les Syriens ont en quelque sorte contraint les autorités à divulguer certains procédés de corruption qui fonctionnaient, mais que personne ne voulait remarquer, a-t-elle poursuivi. Il existe des communautés syriennes formées autour d’entreprises appartenant à leurs compatriotes. Tous ces gens ont des enfants et nous avons organisé des écoles pour eux. Or, il s’est rapidement avéré que les propriétaires de ces entreprises ne voulaient pas qu’ils s’adaptent et étendent leur niveau d’intelligence. Les réfugiés ont alors commencé à compter sur notre aide et non sur celle des employeurs. Ces derniers estimaient que leur personnel risquait de demander une augmentation de salaire ou de partir travailler ailleurs. Nous avons aussi appris que ces entreprises employaient des adolescents qui, au lieu de travailler, allaient maintenant à l’école, ce qui est désavantageux pour elles ».

Svetlana Gannouchkina est convaincue que les Syriens n’auraient jamais cherché à partir en Europe s’ils étaient mieux accueillis ici. « Ils disent eux-mêmes qu’obtenir un visa en Russie est plus simple et moins cher qu’avoir un visa en Europe, a-t-elle noté. Les Syriens qui viennent chez nous ne sont pas des réfugiés du point de vue formel. Ils ont un visa ou ils sont venus travailler dans le pays, mais maintenant ils ne peuvent plus rentrer chez eux ». Quoi qu’il en soit, le problème de la migration en masse de Syriens en Russie ne se pose pas. Mais le pays pourrait accueillir bien plus de victimes de la guerre qu'il ne le fait aujourd’hui.

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