Comment les valeurs idéologiques russes ont-t-elles évolué au cours des siècles?

Natalya Nosova
Le peuple russe a surmonté bien des difficultés à travers son histoire. Or, l’idéologie et la croyance en quelque chose de plus grand que sa réalité ont souvent été la force motrice l’ayant inspiré pour d’incroyables accomplissements. Penchons-nous donc sur les valeurs et idées ayant dominé le pays au gré des siècles derniers.

XVIe siècle: Moscou, Troisième Rome

Icône Moscou - Troisième Rome, 2011

Le milieu du XVe siècle a connu la chute de l’Empire byzantin. Juste avant que ce bouleversement ne se produise, Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur de Constantinople, s’était rendue à Moscou afin de se marier au grand-prince Ivan III. Plusieurs décennies plus tard, l’érudit et moine Philothée de Pskov (1465 – 1542) a alors avancé que la capitale russe n’était autre que la « Troisième Rome », la deuxième ayant été Constantinople après le déclin de la Rome originelle. Suite à la chute de Byzance, Moscou s’est par conséquent imposée comme le dernier bastion de l’orthodoxie.

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La capitale russe a donc par exemple hérité du blason byzantin, l’aigle bicéphale, symbole de la préservation de la foi véritable. Ce concept s’est profondément ancré dans les idées eschatologiques, dépeignant Moscou comme le « dernier royaume orthodoxe », dirigé par un pieux et sage monarque, qui apparaissait également comme le chef de l’Église orthodoxe. Cette idéologie a en outre fortement contribué à l’institution du tsarisme sous Ivan le Terrible.

XVIIe siècle: Symphonie de l’Église et de l’État

Le patriarche Nikon (à gauche) et le tsar Alexis Ier (à droite). Miniature du XVIIe siècle.

En 1589, lorsque Job a été nommé premier patriarche de Moscou, l’Église orthodoxe russe a obtenu son indépendance vis-à-vis de Constantinople. Au milieu du XVIIe siècle, lorsque le patriarche Nikon a entamé ses réformes religieuses, lui et le tsar Alexis Ier ont toutefois employé le concept byzantin de « symphonie », union des pouvoirs ecclésiastiques et séculiers. Ainsi, en dépit du fait que ces réformes ont finalement conduit à un schisme au sein de l’orthodoxie russe et que Nikon a été privé de ses fonctions, à la fin de ce siècle, l’Église pouvait se targuer de disposer d’une assise solide, tant financièrement qu’idéologiquement.

XVIIIe siècle: Service à l’État, loyauté envers le tsar

« Zertsalo », un cadre en bois contenant les textes des lois de Pierre le Grand au sujet du service civil. La présence de tels objets a été obligatoire dans toute institution publique russe jusqu’en 1917.

Pierre le Grand a élaboré une nouvelle idéologie d’État au cours de ses réformes, mettant en œuvre de considérables changements à travers la Russie. Après avoir visité l’Europe, il a en effet promulgué différentes lois obligeant par exemple les nobles à servir le pays et à obéir sans conditions aux ordres du tsar, mais aussi à adhérer à la loi civile, qui faisait office de base pour l’État. Lorsque Pierre a été proclamé empereur, il a en outre aboli le rôle de patriarche et a à nouveau rassemblé les pouvoirs séculiers et religieux entre les mains du tsar.

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XIXe siècle: Orthodoxie, autocratie et nationalité

Sergueï Ouvarov (1786 – 1855), ministre russe de l’Éducation (1833 – 1849), auteur de La Triade.

« Pour la Foi, le Tsar et la Patrie », était le slogan quasi officiel et l’appel aux armes au sein de l’armée russe durant les guerres napoléoniennes, une réponse à la devise française « Liberté, égalité, fraternité ». En 1833, Sergueï Ouvarov, ministre de l’Éducation, a alors établi « la Triade » : Orthodoxie, Autocratie et Nationalité, une adaptation évidente de ce slogan militaire.

Première idéologie officielle soutenue par le tsar Nicolas Ier et de nombreux intellectuels russes, y compris l’écrivain Nicolas Gogol, elle réunissait ainsi les précédentes idées nationales. La triade appelait en effet à la préservation de la foi orthodoxe et à la protection de l’Église, à la loyauté envers l’État dans sa forme autocratique, où le tsar était le dirigeant ultime et le Père du territoire et du peuple, et à conserver les traditions nationales et les droits civils égaux pour toutes les nations de Russie. Cette triade est restée l’idéologie officielle jusqu’à la chute de l’Empire russe, en 1917.

XXe siècle: Travailleurs du monde, unissez-vous !

Karl Marx, Friedrich Engels et Vladimir Lénine. Bannière soviétique.

Les bolcheviks ont dû imaginer une toute autre idéologie pour le peuple russe. Dans cette nouvelle ère, l’orthodoxie a en effet été supplantée par les idées communistes, Lénine, Marx et Engels prenant la place vacante de la Sainte Trinité, qui était quant à elle bannie, comme tout ce qui avait trait à la religion. Après sa mort, Lénine est alors devenu un dirigeant éternel (« Lénine a vécu, Lénine vit, Lénine vivra pour toujours ! »), et à la place de l’Église, le Parti communiste s’est imposé comme l’entité unissant tous les peuples du monde (« Travailleurs du monde, unissez-vous ! »). Le Parti a également incarné le pouvoir du peuple, tandis que l’autocratie a officiellement été abolie. En réalité néanmoins, le pouvoir est demeuré entre les mains d’un seul homme, tout comme auparavant.

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Le concept de nationalité est quant à lui devenu le but de l’URSS, cherchant à s’imposer comme un État international unifiant différentes nations en quête de liberté et d’un monde juste (« L’URSS est le bastion de la paix »). Contrairement à la triade, cette nouvelle idéologie avait des ambitions planétaires, l’Union soviétique ayant longuement rêvé d’une révolution socialiste globale.

XXIe siècle: Unité, Patriotisme, Indépendance

Vladimir Poutine récitant un discours sud la place Rouge, à Moscou.

L’idéologie communiste a cependant pris fin lorsque les crises politico-économiques des années 1980 ont ébranlé l’URSS, entrainant progressivement son déclin. La pensée soviétique obsolète a donc été délaissée, tandis que la nouvellement formée Fédération de Russie a passé de nombreuses années sans idéologie officielle approuvée, jusqu’à ce que Vladimir Poutine ne s’en charge. À présent, l’idéologie russe est pratiquement entièrement basée sur ses discours et les valeurs vers lesquelles il attire l’attention, parmi lesquelles on retrouve avant tout le bien-être du peuple russe. Ce but, selon Poutine, peut être atteint en ayant recours à trois concepts.

Le premier est l’unité du peuple russe (le parti politique dirigeant est d’ailleurs nommé « Russie Unie »), ce qui est une résurgence de la notion de nationalité. « Notre unité est la plus robuste fondation pour le développement futur », a ainsi déclaré le président en 2018 lors de son discours annuel à l’adresse de l’Assemblée fédérale.

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Le second est le patriotisme, qui « doit être basé sur notre histoire » et est renforcé par « le développement d’un mode de vie sain incluant l’exercice physique et le sport », afin « d’atteindre de grands résultats et de viser la victoire ».

Enfin, en troisième vient une politique étrangère ferme : « La Russie est un pays avec plus de mille ans d’histoire, et a presque toujours joui du privilège de mener une politique étrangère indépendante », a assuré Poutine. Il a également insisté à maintes reprises sur la multipolarité actuelle de notre monde et sur l’impossibilité d’un retour à la bipolarité de l’époque de la guerre froide. Ainsi, l’idéologie russe d’aujourd’hui n’est autre qu’une version développée et contemporaine de la triade du XIXe siècle.

Russia Beyond est récemment allé dans la rue afin de demander aux Moscovites quelles valeurs prédominent selon eux en Russie. Une vidéo à retrouver en suivant ce lien.

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