Détachement Bielski: comment des partisans juifs ont terrorisé les nazis en Biélorussie soviétique

Histoire
BORIS EGOROV
Les frères Bielski ont refusé de mourir docilement dans les ghettos et les camps de concentration. Prenant les armes, ils ont commencé à sauver d’autres Juifs de la mort et à se venger impitoyablement des nazis.

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« Nous n’avions pas peur des Allemands. Nous étions dans notre propre pays. Mes frères et moi avons grandi dans le village. Et notre philosophie était simple : pourquoi quelqu’un viendrait-il nous prendre ce que nous avions gagné ? », a déclaré Aron Bielski, de l’unité de partisans des frères Bielski, qui opérait dans la Biélorussie soviétique occupée par les Allemands.

Il convient de noter que cette formation était presque entièrement composée de Juifs. Ils n’ont pas accepté de mourir douloureusement dans un ghetto ou d’être exécutés et, en prenant les armes, ils ont opposé une résistance acharnée aux nazis.

Des dizaines d’unités de partisans juifs ont combattu les Allemands en URSS, et l’unité des Bielski était l’une des plus nombreuses et des plus efficaces d’entre elles.

Au seuil de la mort

Deux semaines après le début de la guerre, l’ennemi occupait le village natal des Bielski, Stankevitchi, dans l’ouest de la Biélorussie. Les villageois ont vite compris ce qu’était l’Holocauste.

Au cours de l’été, plusieurs membres de la famille Bielski ont été tués par les nazis et, au début du mois de décembre, il est devenu évident que les Allemands avaient l’intention d’exterminer complètement la population juive locale. Après l’exécution de leurs parents et de leur sœur, les frères Touvia, Assael et Zouss’ ont conduit les autres membres de la famille dans la forêt. 

Ils ont bientôt été rejoints par leur jeune frère Aron, miraculeusement sauvé, mais Zouss’ n’est pas parvenu à sauver de la mort sa jeune épouse et sa fille nouveau-née.

Deux dizaines de survivants se sont installés près de leur village d’origine et n’ont d’abord pensé qu’à la manière dont ils ne mourraient pas de froid et de faim. Une fois installés, ils ont commencé à secourir d’autres Juifs, se faufilant dans les ghettos des villes voisines et persuadant les gens de fuir et de les rejoindre.

« Je ne peux rien vous garantir, déclarait Touvia aux personnes sauvées. Nous essayons de survivre, mais nous pouvons tous mourir. Et nous essaierons de sauver autant de vies que possible. Nous accueillons tout le monde et ne refusons personne, ni les vieux, ni les enfants, ni les femmes. De nombreux dangers nous guettent, mais si nous devons mourir, nous mourrons au moins en tant qu’êtres humains ».

Parmi les personnes qui ont trouvé refuge auprès des Bielski, figuraient Raïa et Zeïdel Kushner, la grand-mère et l'arrière-grand-père de l’homme d’affaires Jared Corey Kushner, gendre, conseiller et confident de Donald Trump.

La « Jérusalem de la forêt »

Les Bielski n’avaient pas l’intention de simplement se cacher dans les bois. Ils ont organisé un détachement de partisans, dirigé par l’aîné, Touvia, dont les autres frères sont devenus des commandants subalternes (Aron, en raison de son jeune âge, assurait quant à lui la liaison avec d’autres détachements de partisans). Au printemps 1942, la formation comptait 80 personnes.

Après avoir obtenu des armes, les partisans ont commencé à perturber régulièrement les garnisons allemandes dans les villages et les hameaux, à couper les communications ennemies et tuer sans pitié les collaborateurs. Les nazis ont à leur tour organisé des actions punitives contre eux, les obligeant à se replier de plus en plus loin dans la forêt.

Les combattants juifs ont fini par s’installer au plus profond de la Nalibokskaïa pouchtcha, le plus grand massif forestier de Biélorussie. Le détachement, qui comptait déjà huit cents hommes (non-combattants compris) à l’été 1943, y a même fondé sa propre « ville ».

Dans la « Jérusalem de la forêt », outre les abris où les gens vivaient, l’on trouvait un quartier général, une forge, une prison, un entrepôt de nourriture et d’armes, un moulin, une boulangerie, une savonnerie, une école, deux centres médicaux (pour les blessés et pour les patients atteints du typhus), des ateliers pour réparer les armes et coudre les vêtements. Il y avait même une synagogue avec un rabbin. 

Cachée dans d’épais buissons, cette cité secrète était presque impossible à voir d’un avion. Même si elle était détectée, l’ennemi aurait de plus dû, pour l’atteindre, surmonter de nombreux marécages et, en hiver, patauger dans une neige de deux mètres d’épaisseur.

« Nous n’avions pas peur de la forêt comme les Allemands en avaient peur. La forêt, c’était notre liberté et notre salut », insistait Aron.

La revanche

Pendant la guerre, les partisans des Bielski ont tué environ 250 soldats ennemis, fait sauter vingt ponts et déraillé six trains. À lui seul, Zouss’ a tué 47 soldats allemands, officiers et collaborateurs. Pour la tête du commandant, l’ennemi a par conséquent prévu une forte récompense de 100 000 reichsmarks.

À partir de février 1943, les combattants des Bielski ont officiellement fait partie du détachement Oktiabrski de la brigade de partisans portant le nom de Lénine et ont officiellement été subordonnés au quartier général central du mouvement de partisans de Baranovitchi. Dans la pratique, ils conservaient cependant une grande liberté d’action.

De temps à autre, les partisans de Zouss’ agissaient en collaboration avec d’autres unités de partisans soviétiques. L’une de ces opérations conjointes a été une embuscade dans le village de Vassilevitchi.

Des combattants juifs sont alors entrés dans la bourgade en prétendant être ivres. Ils buvaient ostensiblement de l’alcool (les bouteilles contenaient de l’eau) et faisaient du bruit, attirant l’attention des habitants. Au même moment, le village a été silencieusement encerclé par plusieurs centaines de partisans.

Comme l’espéraient les commandants des deux unités, quelqu’un parmi les habitants a signalé les Juifs ivres aux Allemands, qui se trouvaient dans un village voisin. Bientôt, plusieurs voitures sont donc arrivées à Vassilevitchi avec des soldats allemands et des collaborateurs, qui ont immédiatement été la cible de tirs et neutralisés.

Des héros oubliés

Après la libération de l’ouest de la Biélorussie à l’été 1944, le détachement de partisans des Bielski, qui comptait environ un millier d’hommes, a finalement quitté son refuge et la forêt. La plupart des partisans sont retournés à une vie paisible, mais certains ont été mobilisés dans l’Armée rouge. Parmi ces derniers, Assael, qui est mort en combattant en Allemagne peu avant la Victoire.

Peu après la fin de la guerre, les frères ont émigré en Israël, puis aux États-Unis. Touvia a trouvé un emploi de chauffeur de camion, tandis que Zouss’ et Aron se sont lancés dans les affaires.

Au total, les Bielski ont sauvé 1 230 Juifs de la mort. Les rescapés et leurs enfants se sont toujours souvenus à qui ils devaient la vie. Ils sont restés en contact avec les frères et ont périodiquement organisé des banquets et d’autres événements festifs en leur honneur.

En URSS, il n’était pas d’usage de diffuser des informations sur les activités des unités de partisans juifs pendant la guerre. Les frères n’ont reçu aucune récompense et leurs exploits n’ont été connus qu’après l’effondrement du pays.

Le monde entier a découvert les Bielski en 2008, lors de la sortie du film biographique d’Edward Zwick Les Insurgés, qui raconte l’histoire de l’unité. Le rôle de Touvia y est interprété par le célèbre agent 007 Daniel Craig.

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