«La petite Russie» ou la saga des réfugiés devenus chauffeurs de taxi à Paris

Groume/flickr.com; La Russe Illustrée №9 1926
Ce n’est point un secret: au cours des années 1920, Paris est devenue la capitale des Russes à l’étranger. Hantés par la Révolution de 1917, de nombreux ressortissants de l’Empire qui venait de s’écrouler ont trouvé leur refuge dans des quartiers de la Ville lumière. Russia Beyond vous emmène aujourd’hui au XIIIe arrondissement à la découverte de la cité dite «La petite Russie» et de l’histoire derrière son apparition.

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Il se trouve que le terme « la petite Russie » possède une double signification dans le contexte historique parisien. Dans un sens plus large, cette expression peut désigner l’ensemble de la population russe émigrée et installée à l'époque dans le XVe arrondissement et dans les banlieues avoisinantes. En fait, la diaspora russe s’est implantée massivement au cours de la période entre deux guerres dans ce quartier en plein essor avec des loyers abordables et de nombreuses offres d’emplois qui ne nécessitaient par de connaissance particulière en langue française. Cependant, il existe bel et bien aussi un endroit réel portant le même nom, celui de « La petite Russie », qui se situe un peu plus au sud-est, dans le XIIIe arrondissement de Paris.

Invisible à l'œil nu et sans traces russes particulières

On n’exagérera point si l’on dit qu’il s’agit de la cité la mieux cachée de la capitale française. En effet, il est question d’un lotissement au sein du quartier historique la Butte-aux-Cailles de la partie occidentale du XIIIe arrondissement. Situé au milieu de l’îlot à l’adresse 22, rue Barrault, cet ensemble immobilier surplombe une autre cité, « la petite Alsace ». On y retrouve donc 20 petits pavillons résidentiels en couleur blanche, construits au 3e étage d’un immeuble sur le toit d’un garage, tous accolés en deux rangées adossées l'une à l'autre et réunis par une terrasse commune.  Au niveau architectural, les pavillons n’ont pas de signes proprement russes et leur apparence fait penser plutôt aux maisonnettes du sud, celles d’une cité balnéaire.

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Pour ceux qui veulent accéder à « la petite Russie » et la découvrir de plus près, c’est une affaire difficile et assez délicate. Le plus simple sera de s’y rendre en septembre quand les journées de portes ouvertes sont organisées par l’association artistique Lé Zarts de la Bièvre. Sinon, pour une aventure réussie, il faut espérer rencontrer un riverain qui habite actuellement dans l’immeuble. D’ailleurs, c’était le cas pour l’écrivain et dramaturge russe Boris Nossik qui a découvert cette cité par un simple hasard, en suivant le conseil « d’un bienveillant Français barbu » qui connaissait surement bien les alentours. Plus tard dans son livre Promenades autour de Paris, il décrira ainsi son expérience : « Je ne m'attendais à rien y voir de particulièrement intéressant, mais en montant [….], je me suis assuré que le Français barbu avait raison : l'endroit est vraiment inhabituel. Sur la grande terrasse, les fenêtres tournées vers la belle esplanade, il y avait deux rangées de petites cabanes, et derrière l'esplanade, il y avait une vue sur la rivière la Bièvre et toute une série de belles maisons, stylisées soit comme celles d'Alsace, soit d'Allemagne. Un autre monde, un autre Paris ! ».

Une ancienne « ruche » de chauffeurs de taxi russes

Il faut savoir que cet endroit est connu également sous le nom de la cité « Citroën ». Un fait qui nous donne quelques indices pour la réflexion quant au nom principal et à l’histoire de ce lieu. L’ensemble immobilier a été édifié en 1912 par une compagnie de taxis dans le but d’y héberger ses employés, dont la plupart étaient en effet des immigrés russes. Leur présence a laissé une telle empreinte sur cet endroit, en y attachant leur origine, que le nom reste inchangé à nos jours.

Caricature d'un chauffeur de taxi russe

Comme l’explique Boris Nossik dans son livre, le chauffeur de taxi était « la profession la plus russe à Paris entre les deux guerres ». Il mentionne ainsi qu’avant la Seconde Guerre mondiale il y avait dans la ville à peu près 3 000 personnes issues de Russie exerçant ce métier. D’après certaines informations, dans les années 1950 on en comptait encore plus de 700 à Paris et leur âge moyen atteignait 64 ans. Une telle abondance de Russes dans les rangs des chauffeurs a même généré des anecdotes spécifiques à leur sujet. Dans le livre Émigration russe en photos, 1917-1947, l’historien André Korliakov en a cité un : « un visiteur russe ayant oublié où il se trouvait, cria dans la rue "Izvochtchik !" ["cocher !"] et vit arriver plusieurs voitures, toutes conduites par un Russe ».

Des princes aux écrivains, des ducs aux cosaques

Chauffeur de taxi russe lisant 

En fait, il s’agissait le plus souvent d’anciens militaires et même de nombreux officiers supérieurs de la garde impériale qui savaient bien conduire. Un nombre si important est dû au fait, selon l’écrivain Boris Nossik, que devenir conducteur était le moyen le plus facile et accessible de reconversion professionnelle pour les officiers russes qui ne maîtrisaient aucune profession civile permettant de gagner son pain en exil. Ce fut, par exemple, le cas du militaire Nicolas Vorontzoff, qui est devenu en 1925 un « cocher et chauffeur » de taxi et à la fameuse « G7 » (Compagnie française des Automobiles de place).  Grâce au carnet de souvenirs de la famille Vorontzoff, on apprend que, pour la plupart des réfugiés russes, travailler pour les entreprises de taxis parisiennes était une excellente alternative au labeur à l’usine.

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On retrouve dans ces rangs de chauffeurs, des princes, des ducs, des cosaques et des gens aussi issus du milieu artistique. Ainsi, par exemple, la vie quotidienne d'un chauffeur russe de taxi à Paris est remarquablement décrite dans le roman Chemins nocturnes  du romancier Gaito Gazdanov. Ayant exercé ce métier dans la capitale française pendant près d'un quart de siècle  (1928-1952), il est devenu l'observateur fasciné de ses compatriotes exilés. 

Plus qu’un simple métier

Si le travail à l’usine était moins attrayant, car réglementé en termes du temps, la profession de chauffeur permettait d’avoir des horaires souples. Un avantage considérable, car de nombreux immigrés russes, surtout les anciens officiers issus de la 1ère vague d’immigration, étaient activement impliqués dans des activités politiques et sociales, par exemple, des réunions destinées à l’élaboration des plans pour le rétablissement de l'ancien régime en Russie. En fait, la figure du chauffeur au sein de communauté russe en exil possédait un rôle spécifique, voire plus global, à jouer. Tout en étant toujours en déplacement, le jour et la nuit respectivement, il transportait les nouvelles en même temps que ses clients. 

Cours de conduite organisés par des officiers russes

Toutefois, cet engagement actif dans la vie de la diaspora ne les a pas empêchés de devenir vite des professionnels consciencieux. Ayant une bonne réputation et étant considérés comme honnêtes et productifs au sein du marché du travail, les Russes étaient volontiers embauchés. Alors qu’au départ ils connaissaient mal Paris et préféraient conduire la nuit, ils ont su s’adapter, en fabriquant « unemaquette de la capitale en plâtre avec toutes les artères et en la mettant sur une terrasse », toujours d’après l’historien André Korliakov. Il s’agit probablement de cette même terrasse de l’ensemble immobilier « la Petite Russie» où les chauffeurs débutants « apprenaient les itinéraires en faisant circuler de petites voitures ».

Un tel afflux de Russes dans le métier a même contribué à la création d’abord de l’Union Générale des Chauffeurs russes, puis de l’Association « Des chauffeurs et des ouvriers de l’automobile classée » et même de la section russe de la Chambre syndicale des Cochers Chauffeurs à Paris. En outre, en mai 1928, un journal mensuel au contenu professionnel et littéraire destiné aux nombreux chauffeurs russes de taxi a vu le jour. Des bulletins mensuels d’information sur des sujets sociétaux, syndicaux, fiscaux et comprenant des conseils techniques ont y été publiés, tout comme des pages littéraires avec des textes d’Ivan Bounine, d’Alexandre Kouprine et de Boris Zaitsev.

Alors que « La petite Russie » se situe plutôt à l'écart des autres adresses russes dans la capitale française, cette cité permet toutefois de redécouvrir la vie des réfugiés russes sous un autre angle. Le fait que le lieu garde toujours ce nom est aussi un héritage historique de la période marquante qu’a connue la Russie il y a plus d’un siècle. 

Dans cette autre publication découvrez des portraits de descendants d’émigrés blancs en France.

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