Pourquoi la plus célèbre pilote soviétique n'a jamais pu devenir général

J. Brodski/O. Ignatovitch/MAMM/MDF/russiainphoto.ru
Valentina Grizodoubova est devenue la première femme Héros de l'Union soviétique, a établi six records du monde et a commandé un régiment d'aviation à longue portée. Malgré cela, elle a failli se retrouver devant un tribunal militaire à un moment de sa vie.

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La vie de Valentina Grizodoubova était liée au ciel depuis son enfance. Son père, Stepan Grizodoubov, était l'un des pionniers de l'industrie aéronautique russe. En 1912, alors que la petite fille n'avait que deux ans, il l'a emmenée réaliser son premier vol. « Dès son enfance, son caractère était opiniâtre. C'est tout à fait héroïque pour une fille », a déclaré plus tard son père.

Stepan Grizodoubov

Après des études réussies à l'aéroclub et à l'école des pilotes-instructeurs, Grizodoubova a rejoint l’escadrille d’agitation Gorki en 1929. Des avions de propagande volaient à travers le pays, distribuant de la littérature communiste, montrant des films et organisant des réunions de citoyens avec des scientifiques, des artistes et des responsables du parti. De nombreuses personnes vivant dans des zones reculées ont vu un avion pour la première fois de leur vie. Ils étaient encore plus surpris de voir une femme aux manettes.

Valentina Grizodoubova est devenue célèbre en 1937. Elle a alors établi cinq records du monde d'altitude, de distance et de vitesse chez les femmes sur des avions légers. Cependant, elle a connu la gloire dans toute l'Union l'année suivante après le fameux vol sans escale du bombardier ANT-37bis à travers le pays, de Moscou à l'Extrême-Orient.

Pilotes Larisa Rozanova (à gauche) et Valentina Grizodoubova

Les 24 et 25 septembre 1938, l'avion Rodina de la commandante Grizodoubova, de la copilote Polina Ossipenko et de la navigatrice Marina Raskova a parcouru une distance de 6 450 km en 26 heures 29 minutes dans des conditions météorologiques extrêmes. En conséquence, le record du monde féminin de distance de vol a été établi. Malheureusement, en raison d’une nébulosité ​élevée, une erreur de navigation a été commise. L'avion a gaspillé beaucoup de carburant. Renonçant à atteindre la piste d'atterrissage, Valentina Stepanovna a posé son appareil directement sur un marais de la taïga, à 70 km de la colonie la plus proche. Les pilotes ont été découverts après neuf jours de recherche.

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Pilote Grizodoubova (au centre), copilote Polina Osipenko (à gauche) et navigateur Marina Raskova (à droite)

De retour chez elles, Grizodoubova, Ossipenko et Raskova ont reçu un accueil triomphal. Elles sont devenues les premières femmes Héros de l'Union soviétique. « Sans ces trois femmes merveilleuses, certaines blagues comme celles sur une poule et l’intelligence féminine n’auraient pas disparu de sitôt, tout comme les sourires narquois des sceptiques invétérés qui croyaient que la femme et l'aviation sont des concepts incompatibles… »

La cérémonie d'accueil de l'équipage de l'avion Rodina

Valentina Grizodoubova n’a pas brillé uniquement dans l'aviation. Élue députée du Soviet suprême de l'URSS, elle a consacré beaucoup de temps et d'efforts aux victimes de répressions. Utilisant son autorité et son influence, Valentina Stepanovna a réussi à faire réexaminer les affaires ou atténuer les peines. Ainsi, le futur « père de la cosmonautique soviétique » Sergueï Korolev, sur sa demande, a été transféré du camp de Kolyma au bureau de conception spécial TsKB-29, où des scientifiques condamnés pouvaient réaliser des découvertes « au profit des travailleurs ».

En 1942, au milieu de la Grande Guerre patriotique (comme la Seconde Guerre mondiale est appelée en Russie), Grizodoubova est devenue commandante du 101e Régiment de transport aérien à longue portée, un régiment masculin. Le scepticisme initial a rapidement cédé la place au respect. Grizodoubova a fait ses preuves à la fois en tant qu'organisatrice talentueuse que comme commandante lors de combats : elle a effectué 200 sorties, dont 132 vols de nuit.

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« J'ai été maintes fois convaincu que mon commandant, une femme qui n'avait jamais servi dans l'armée, était supérieure à moi par sa capacité à organiser le travail de vol, dans la formation des équipages d'aviation de bombardiers. Elle était parfaitement préparée à diriger les activités de combat du régiment », a rappelé le chef d'état-major du régiment, Alexander Verkhozine. Les soldats ont même surnommé Grizodoubova « bonne mère », alors qu'elle n'avait qu'un peu plus de trente ans.

Une tâche spéciale du régiment de Grizodoubova consiste à approvisionner les détachements de partisans derrière les lignes ennemies. Souvent, la commandante effectuait personnellement des missions dangereuses et s’est même vu décerner la médaille de Partisan de la guerre patriotique de 1er degré. « Une femme très courageuse, résolue, audacieuse dans la mise en œuvre des tâches fixées, a écrit le commandant d’une unité partisane opérant en Ukraine, Alexander Sabourov, après la guerre: De retour à Moscou, Grizodoubova a accompli beaucoup de choses avec sa persévérance habituelle. Un véritable pont aérien a été mis en place entre nous et le continent. Les marchandises ont commencé à affluer vers nous sans discontinuer »

Il y a eu des épisodes difficiles dans la vie de Valentina Stepanovna. En 1944, elle entre en conflit avec le commandant de l'aviation à longue portée, Alexander Golovanov. Selon lui, Grizodoubova, utilisant ses relations, s’est plainte de son supérieur directement auprès de Staline, demandant  de lui attribuer le grade de général (elle était colonel) et de renommer le régiment « de la Garde ». « Aveuglée par les opportunités qui s'offraient à elle, le commandant de régiment Grizodoubova n'a pas pensé une minute au sort éventuel des personnes dont elle parlait. Au lieu de cela, elle se considérait déjà comme la première femme du pays à porter un uniforme de général... », a rappelé Golovanov. 

Alexander Golovanov

Malgré la pression venue d'en haut, Alexandre Golovanov a catégoriquement refusé de rencontrer Grizodoubova. De plus, il l'a accusée, à son tour, d'une faible discipline au sein du régiment et d'un grand nombre d'accidents de vol non liés à l'exécution de missions de combat. La pilote elle-même, selon lui, quittait systématiquement son unité sans raison valable. Après de longues procédures, la commission s'est rangée du côté du commandant de l'aviation à longue portée. « Pour diffamation à des fins égoïstes contre ses commandants immédiats, pour tentative de calomnier le maréchal Golovanov », le cas de Grizodoubova a été renvoyé devant un tribunal militaire.

Valentina Grizodoubova et l'ingénieur aéronautique Andreï Tupolev

En fin de compte, le procès n’a pas eu lieu, mais Valentina Grizodoubova a dû quitter les forces armées. Par la suite, elle a brillé dans le développement d'équipements électroniques destinés à l'aviation militaire et civile. En 1986, Grizodoubova a reçu le titre de Héros du travail socialiste.

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Valentina Grizodoubova n'a jamais commenté son conflit avec le maréchal Golovanov, et aujourd'hui, il n’est connu que par la version de ce dernier. On sait avec certitude que Grizodoubova rêvait vraiment de devenir la première femme générale de l'aviation mondiale, et était vraiment déçue que cela ne se soit pas produit.

Dans cette publication découvrez des femmes soviétiques qui ont grandement contribué à vaincre le nazisme.

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