Comment les Africains ont-ils fait leur apparition à la cour impériale de Russie?

Musée de l'Ermitage, Legion Media, Victoria and Albert Museum
Abraham Hannibal, secrétaire puis général en chef de Pierre le Grand, est loin d’avoir été le premier Africain en Russie. De plus, les noirs dans ce pays n’ont jamais été réduits en esclavage et leur tenue à la cour était la plus chic de tous les uniformes de l’Empire.

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Il n'y a pas eu d'esclaves noirs en Russie, ni d'esclaves de manière général. Tous les besoins en main-d'œuvre de la classe dirigeante étaient satisfaits par un système appelé servage : les serfs, contrairement aux esclaves, possédaient des biens et étaient des sujets de droit. C'est pourquoi les premiers Africains de Russie ont rempli une fonction différente – ils étaient un miracle, une curiosité, une merveille venue de loin.

« Le Matin de l'exécution des Streltsy », Vassili Sourikov

Sur le tableau de Vassili Sourikov « Le Matin de l'exécution des Streltsy », derrière le dos du jeune tsar Pierre le Grand, se trouve un carrosse recouvert de velours rouge, à l’intérieur duquel sont assises des femmes de rang impérial et à l’arrière duquel se tiennent deux pages noirs coiffés d’un turban surmonté d’une plume bleue.

Peut-être l'un d'entre eux est-il Abraham Hannibal, célèbre avant tout pour être l'arrière-grand-père de l’illustre poète Alexandre Pouchkine ? Je ne le pense pas. Qu’Hannibal ait été amené d'Europe par Pierre en 1698, ou qu’il lui ait été présenté en 1705, dans tous les cas, il n'a jamais été dans l'entourage des princesses. Cela signifie-t-il que les pages noirs étaient déjà une tradition à la fin du XVIIe siècle ? Oui, et l'historien Ivan Zabeline mentionne d’ailleurs les noms des premiers pages africains ayant accompagné le tsar Pierre dans sa jeunesse, lorsqu'il vivait à Moscou : ils s'appelaient Tomos, Sek et Avram. Malheureusement, nous ne savons rien de plus à leur sujet.

Pierre le Grand et son page Abraham Hannibal

Loin d’être un simple divertissement

À la cour des souverains européens, tout comme en Russie, les serviteurs africains sont apparus à l'époque des croisades. Des informations existent par exemple quant au fait que des noirs vivaient dans les appartements de la nonne Marfa, mère du premier des Romanov, Michel Ier. Pour la moitié féminine du palais, il est vrai que les Africains avaient la même fonction que les nains, bienheureux, et voyageurs – ils émerveillaient et divertissaient les femmes ennuyées de la famille impériale, obligées de passer presque toute leur vie enfermées dans leurs somptueuses demeures.

Pour se divertir, même les tsars gardaient auprès d’eux des Africains. L'historien moscovite Ivan Zabeline évoque que Michel Ier était entouré d’un noir nommé Mourat, puis d’un autre, Davyd Saltanov, que le tsar dotait généreusement de vêtements luxueux. Parmi les serviteurs du tsar Michel figuraient également des Africains venus en Russie au titre de gardiens d'éléphants (les souverains orientaux appréciaient offrir de tels animaux à leurs homologues russes). Il est ainsi écrit qu'en 1625 et 1626, un noir nommé Tchan Ivraimov réjouissait le tsar en lui montrant les tours de son éléphant.

Statue d'Anna Ivanovna et d'un serviteur noir, par Bartolomeo Rastrelli

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Une femme noire vivait en outre chez l’épouse de Michel, la tsarine Eudoxie, tandis qu’Alexis Ier gardait à ses côtés un noir répondant au nom de Saveli, qui avait été envoyé en Russie pour son instruction. Ce dernier a d’ailleurs réussi à apprendre la lecture, l’écriture et le chant de vers spirituels en un an seulement (alors que la langue russe était bien plus complexe qu’elle ne l’est actuellement). Certes cependant, l’éducation des ressortissants du continent africain au XVIIe siècle était en Russie était avant tout une sorte de divertissement. Toutefois, le fils d’Alexis Ier, Pierre le Grand, a ouvert aux Africains, ainsi qu'aux personnes de toute nationalité, une possibilité très réelle de servir et de faire carrière dans l’Empire.

Si Abraham Hannibal a été le premier noir de Russie à un égard, c'est ainsi dans sa carrière. Au début, avant 1714, il a été mentionné parmi les bouffons de la cour, mais bientôt, le tsar Pierre semble avoir vu en lui un certain talent. Il a donc commencé à confier au jeune homme diverses tâches, puis l'a envoyé en France pour y faire des études d'ingénieur. Par la suite, Hannibal a enseigné les mathématiques et l'ingénierie aux Russes et, sous Élisabeth Ire, a été chargé de toute l'ingénierie à travers l’Empire.

Abraham Hannibal

Hannibal était indubitablement un homme remarquable, puisque devenu général en chef et père de nombreux descendants. C’est aussi dans sa propriété que, pour la première fois en Russie, ont été cultivées des pommes de terre.

Noirs de la Plus haute cour

Au milieu du XVIIIe siècle, de nombreuses personnes de couleur étaient d’ores et déjà présentes à la cour russe : sous Catherine Ire, il y en avait six, qui l’accompagnaient en partie dans ses déplacements ; sous Anna Ivanovna – quatre ; et sous Élisabeth Ire, des Africains occupaient des postes de chauffeurs de poêle, de coursiers, de musiciens. D’autres encore allaient chasser avec l’impératrice, son passe-temps favori.

Élisabeth Ire accompagnée d'un serviteur d'origine africaine

Sous Catherine II, lorsque le nombre de courtisans noirs a atteint deux dizaines, une position spéciale de « Noir de la Plus haute cour » a été introduite. À l’époque en Russie, les noirs étaient appelés « araps », mot qui a ensuite dérivé en « arab » au XIXe siècle. Néanmoins, il est peu probable que des Arabes ethniques aient figuré parmi ces gens : pour cette position, étaient choisis les individus les plus grands et à la peau la plus foncée possible. Lorsqu'ils entraient en fonction, ils devaient par ailleurs embrasser le christianisme (les branches orthodoxe et catholique étaient toutes deux autorisées).

Les noirs voyageaient avec la cour, et leur principal service était d'ouvrir les portes aux monarques pendant les cérémonies. À noter que ce sont les Noirs de la Plus haute cour qui portaient l'uniforme le plus luxueux. Comme l'écrit le professeur Igor Zimine, « à la fin du XIXe siècle, sous Alexandre III, le coût des uniformes de cérémonie des noirs était le plus élevé de tous les uniformes de la cour, ce qui coûtait au trésor 543 roubles ». En termes de coût, seul l'uniforme de parade du kammerfurier, le chef de tous les serviteurs (408 roubles), et des kammer-kazaks (gardes du corps de Sa Majesté) (418 roubles) s'en approchaient. Un costume d'homme ordinaire valait à l'époque 10-15 roubles. Le salaire des Noirs de la Plus haute cour s’élevait quant à lui de 600 (junior) à 800 (senior) roubles par an.

Costume d'un noir de la cour

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Les termes « senior » et « junior » désignent de leur côté uniquement les niveaux de fonction. En effet, c’est au XIXe siècle que l’on a arrêté de faire appel à des enfants africains à la cour, le service des Noirs de la Plus haute cour ayant été désormais réservé aux adultes.

Ensuite, après l'arrivée à Saint-Pétersbourg en octobre 1809 de l'ambassadeur américain John Quincy Adams, les Afro-Américains ont fait leur première apparition à la cour impériale. Parmi eux se trouvaient Nero Prince, l'un des fondateurs de la loge maçonnique africaine en Amérique, et sa femme, Nancy Prince. Leur famille a vécu richement auprès de la Plus haute cour et disposait même de domestiques.

«Antichambre au palais impérial de Tsarskoïé Selo», 1865, par Mihály Zichy

Nancy a également laissé une brève description de sa visite et des mœurs russes. Elle a été témoin de nombreuses fêtes et cérémonies à la cour, a assisté à l'inondation de Saint-Pétersbourg en 1824 et au soulèvement des décembristes. Elle a également surpris les Russes en refusant de danser lors des festivités, considérant cela comme un péché pour un chrétien. Malgré l’insistance et la persévérance des Russes, Nancy est restée inflexible à ce sujet. En 1833, elle est retournée en Amérique, ayant du mal à supporter le rude climat de Saint-Pétersbourg. En 1836, son mari, qui a servi à la cour des empereurs russes pendant près de 20 ans, a lui aussi suivi ce chemin.

Le narguilé de Sa Majesté

Habituellement, au palais d'Hiver, les noirs de la cour étaient de service dans la Salle à manger des araps. Leur routine quotidienne était loin d’être surchargée, les événements festifs, lors desquels il fallait ouvrir des portes, n’étant pas quotidiens. Parfois, on leur demandait d'escorter les invités du palais jusqu'aux appartements de l'empereur.

«La Salle des araps, palais d'Hiver», par Konstantin Oukhtomski

Sous le règne d'Alexandre II, les Africains avaient une autre occupation permanente : préparer le narguilé pour le tsar. Alexandre avait des problèmes digestifs, et le fait de fumer l'aidait à surmonter ce mal. De plus, l'empereur aimait tout simplement fumer, et appréciait les noirs de la cour pour l'habileté avec laquelle ils lui préparaient son mélange de tabac.

Une autre tâche traditionnelle des noirs consistait à placer des cadeaux sous le sapin de Noël dans le palais d'Hiver. Dans ce cas, les Africains symbolisaient les rois d'Orient, les mages, apportant des cadeaux pour la Nativité.

Au début du XXe siècle, le coût de la cour des « araps » a été réduit, et seuls quatre d'entre eux sont restés en service permanent. Les descendants des Noirs de la Plus haute cour, qui ont souvent épousé des femmes russes, vivent toujours à Saint-Pétersbourg.

George Maria (1858-1916), l'un des noirs de la cour impériale russe, et sa famille

Dans cet autre article, nous vous dressons le portrait d’un blogueur africain, originaire du Nigéria, installé en Sibérie.

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