Comment le bourreau en chef de Staline a à lui seul exécuté 15.000 personnes

Histoire
BORIS EGOROV
La plupart des bourreaux pendant les répressions staliniennes ont eux-mêmes été victimes de la terreur qui se répandait. Cependant, le pire d'entre eux a survécu non seulement à tous ses supérieurs, mais aussi à Staline en personne.

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Il était le plus horrible bourreau de Staline. Vassili Blokhine a non seulement dirigé le peloton d'exécution (connu sous le nom de « groupe spécial ») engagé dans les tuerie de masse des « ennemis du peuple » en Union soviétique, mais il a aussi personnellement ôté la vie de 15 000 personnes.

Blokhine est devenu responsable de l'exécution en 1926, en prenant le poste de commandant du service de sécurité soviétique de la Direction politique unifiée d'État (Oguépéou – OGPU). Pendant près de trente ans, cette organisation changera plus d'une fois de nom (NKVD, MGB), tandis que ses dirigeants se succèderont. Seul Blokhine restera inchangé à son poste.

Le bourreau du diable

Les meurtres quotidiens ne peuvent qu'affecter la psyché d'une personne et beaucoup de bourreaux bolchéviques n’ont pu le supporter : ils allaient dans des hôpitaux psychiatriques, tombaient dans une profonde dépression, cherchaient le salut dans l'alcool. Il était même courant de procéder aux exécutions en état d’ébriété.

Vassili Blokhine n'était pas comme ça. Il abordait son activité avec « professionnalisme » et sang-froid. Il ne buvait pas avant les exécutions et interdisait à ses subordonnés de le faire. Pour lui, « se soulager du stress » n’était autorisé qu'après la fin des opérations.

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« La vodka, bien sûr, on en buvait jusqu'à en perdre connaissance. Quoi que vous disiez, le travail n'était pas des plus faciles. On était si fatigués qu'on pouvait à peine tenir sur nos jambes. Et on se lavait à l'eau de Cologne. Jusqu'à la taille. Sinon, on ne pouvait pas se débarrasser de l'odeur de sang et de poudre. Même les chiens nous évitaient, et s'ils aboyaient, ils le faisaient de loin », se souvient Alexandre Emelianov, membre du peloton d'exécution.

Blokhine ne s'est jamais enfermé dans son travail effrayant. Il est probablement le seul bourreau de l'histoire à avoir fait des études supérieures. De plus, il avait une véritable passion pour les chevaux. Sa collection personnelle comprenait quelque 700 livres consacrés à ces animaux.

Endurant et consciencieux, Blokhine a rapidement construit sa carrière. Pendant la période des répressions de masse à la fin des années 1930, les plus haut placés lui faisaient confiance. À l'aide de son pistolet allemand Walther préféré, il a lors des répressions personnellement abattu de hauts dirigeants militaires condamnés, tels que Mikhaïl Toukhatchevski, Iona Yakir et Ieronim Ouborevitch.

Le journaliste Mikhaïl Koltsov, le metteur en scène Vsevolod Meyerhold et l'écrivain Isaac Babel ont également été parmi les victimes personnelles du bourreau de Staline. Blokhine n'a pas non plus hésité à exécuter son ancien chef, le dirigeant du NKVD, Nikolaï Ejov, tombé en disgrâce auprès de l'autorité suprême.

Au seuil de la mort

En 1939, Vassili Blokhine a failli subir de plein fouet le retour du boomerang. Lavrenti Beria, qui venait de devenir chef des organes de sécurité de l'État, a commencé à nettoyer l'appareil étatique des subordonnés de Ejov. Or, Blokhine n'était pas en dernière place sur sa liste.

Cependant, en s’adressant au « petit père des peuples » pour concrétiser son projet de condamnation, Beria a essuyé un refus. « Joseph Staline n’a pas été d’accord avec moi, disant qu’il n’y avait pas besoin d’enfermer ces gens », a-t-il confié en 1953.

De retour à son bureau, Lavrenti Beria a immédiatement fait venir Blokhine et d'autres dirigeants de son « groupe spécial ». Après une longue conversation, ils sont sortis de là avec carte blanche totale pour poursuivre leurs activités.

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Fusillade des officiers polonais

Le point culminant de la carrière de Blokhine a été la fusillade, au printemps 1940, d'officiers polonais détenus dans le camp d'Ostachkov, dans la région de Kalinine (aujourd'hui de Tver). Envoyé de Moscou, il a dirigé le processus d'exécution avec trente tchékistes à sa disposition.

« Blokhine a revêtu sa tenue spéciale : une casquette en cuir marron, un long tablier en cuir marron, des gants en cuir marron avec des protections jusqu’au-dessus des coudes. Cela m'a fait une énorme impression – j'ai vu le bourreau ! », a décrit Dmitri Tokarev, chef du département du NKVD pour la région de Kalinine.

Les exécutions se sont alors étalées sur plusieurs nuits, par groupes de 250 personnes. Pour chaque condamné à mort l’on dépensait en moyenne trois minutes.

Après chaque service nocturne, Blokhine distribuait de l'alcool à ses subordonnés agités. Il est le seul à être resté calme, montrant une totale indifférence face à ce qui se passait.

Durant cet épisode du camp d'Ostachkov, 6 311 personnes ont été abattues. Sur le compte personnel de Blokhine figurait la mort de plus de 600 Polonais. L’achèvement des fusillades a été marquée par un grand banquet.

Fin du bourreau

Vassili Blokhine pouvait se considérer comme un homme très chanceux. Il a survécu à plusieurs de ses supérieurs : Guenrikh Iagoda, Nikolaï Ejov, Lavrenti Beria, Viktor Abakoumov. Le pouvoir a par ailleurs déversé sur lui une pluie de récompenses : l'Ordre de Lénine, deux Ordres de l'Étoile Rouge, le premier degré de l'Ordre de la Guerre Patriotique, des insignes de Tchékiste d’honneur.

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Peu après le décès de Staline, Blokhine a été envoyé en retraite d'honneur. Mais il n'a pas pu profiter de son repos. Le pays a commencé à examiner les cas des personnes réprimées et à ouvrir des enquêtes sur les crimes du régime stalinien.

Le sanguinaire bourreau a alors été convoqué à plusieurs reprises pour être interrogé. Blokhine a cependant échappé aux poursuites, considéré non pas comme l'organisateur, mais comme une arme aveugle de terreur.

Néanmoins, en novembre 1954, Vassili Blokhine a été déchu du grade de major général « pour s'être discrédité au cours de son travail dans les organes ... et est indigne du haut rang de général à cet égard ». Quelques mois plus tard, il est mort d'un infarctus du myocarde à l'âge de 60 ans (selon d'autres rapports, il se serait tiré une balle).

Ironiquement, le bourreau en chef de Staline a été enterré au cimetière Donskoï de Moscou, où beaucoup de ses victimes reposaient dans des fosses communes.

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