Comment un fermier américain est-il devenu l’ami intime de Khrouchtchev?

Histoire
BORIS EGOROV
En l'agriculteur américain Roswell Garst, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev a trouvé une âme sœur. Il était le seul à qui il pouvait parler, non seulement de son agriculture bien-aimée, mais aussi de politique.

Russia Beyond désormais sur Telegram! Pour recevoir nos articles directement sur votre appareil mobile, abonnez-vous gratuitement sur https://t.me/russiabeyond_fr

Le maïs, roi des champs

Tout a commencé avec le maïs. Au milieu des années 1950, Nikita Khrouchtchev a décidé d’en semer à travers toute l'URSS. Selon son plan, cette plante devait devenir le « deuxième pain » et résoudre efficacement deux problèmes de l'agriculture soviétique : le manque de céréales et d'aliments pour animaux d'élevage.

Khrouchtchev a constaté que le maïs était la principale culture fourragère aux États-Unis et que l'augmentation de sa production était associée au développement rapide de l'élevage. Sa propre expérience du tchernoziom (type de sol riche en humus) chaud en Ukraine et de la lutte contre la faim dans cette république (il a été le premier secrétaire du Comité central du Parti communiste d'Ukraine, c'est-à-dire qu'il a dirigé la région) l'a également poussé à percevoir cette culture comme une panacée pour l'agriculture soviétique.

Cependant, dans sa « campagne du maïs », Khrouchtchev n'a pas tenu compte du fait que de nombreuses régions de Russie étaient situées dans une zone d'agriculture à risque et de sols pauvres. Mais il n'était évidemment pas admissible de critiquer les actions des secrétaires généraux de l'époque. 

La « fièvre du maïs » de Khrouchtchev s'est donc propagée dans tout le pays. L'importance de cette culture a été discutée à la télévision, dans les journaux et dans les dessins animés. Le système traditionnel du complexe agro-industriel national s'est effondré : d'immenses territoires, où l'avoine, le seigle et le blé étaient auparavant cultivés, ont été alloués à la culture du maïs. Cependant, soit les récoltes laissaient grandement à désirer, soit étaient tout bonnement déplorables.

Lire aussi : Collectivisation: comment l'URSS a brisé la paysannerie russe

Une aide venue de l’autre côté de l’océan

Ce sont vers les Américains, leaders dans le domaine de la culture du maïs, que l’on a par conséquent décidé de se tourner en quête d'expérience précieuse, si rare chez les spécialistes soviétiques. « Ils évoluent dans ce domaine avec beaucoup plus de succès que nous, et c'est pourquoi ils ne font pas la queue pour acheter de la viande », a même déclaré Khrouchtchev.

En 1955, une délégation soviétique s'est donc rendue dans l’Iowa afin d’étudier scrupuleusement le travail des fermes locales et d’essayer de comprendre le secret du succès américain. À la fin du voyage, les agriculteurs locaux ont été invités à venir en Union soviétique.

« L'invitation à visiter l'URSS en retour a été accueillie par les agriculteurs de l'Iowa sans enthousiasme, ils n'étaient pas attirés par la Russie lointaine, froide et hostile », écrit le fils du dirigeant soviétique, Sergueï Khrouchtchev, dans son livre Nikita Khrouchtchev. Un réformiste. D’autant plus que ce déplacement n’aurait rien de lucratif, le ministère des Affaires étrangères des États-Unis interdisant le commerce avec l'URSS.

Cependant, un agriculteur a décidé d'essayer de briser le système établi. En 1955, Roswell Garst est parti en Union soviétique avec son épouse. En plus de ses activités agricoles, il se consacrait à la sélection du maïs et au commerce des semences dans tout l'Iowa. Pour l'Union soviétique, il s’apparentait à une véritable trouvaille miraculeuse.

Début de l'amitié

Garst a ainsi visité l'Exposition agricole de l'Union, a parcouru le pays, inspectant et étudiant les fermes collectives. Toutefois, l'agriculteur a décidé de s'abstenir de faire des commentaires et n'a pas exprimé son opinion sur l'efficacité de l'économie soviétique à haute voix.

Après le programme standard, il a été invité en Crimée pour rencontrer Khrouchtchev. Et c'est alors qu'est née une amitié à long terme entre l'agriculteur américain et le secrétaire général soviétique. « Mon père et Garst s'aimaient bien, leurs deux âmes raffolaient de la terre, ils pouvaient discuter de maïs, de soja et de haricots durant des heures », témoigne Sergueï Khrouchtchev.

Au cours de leurs conversations, l'Américain n'a cette fois pas hésité à exprimer ouvertement ses pensées à Khrouchtchev. « L'agriculture soviétique a quinze ans de retard sur les besoins d'une population soviétique croissante, alors que les agriculteurs américains sont capables de surpasser cette croissance avec justement quinze ans d’avance », a-t-il expliqué.

Roswell Garst a été très sincèrement surpris par le manque de connaissances sur les derniers développements dans le secteur agro-industriel : « Pourquoi en savez-vous si peu sur notre agriculture ? Vous, Monsieur Khrouchtchev, semblez tout fraîchement débarqué, tout ce que je vous dis est régulièrement publié dans notre bulletin agricole, et vous pouvez l'acheter ou vous y abonner sans aucun problème. Vos services secrets ont facilement obtenu tous nos secrets atomiques, qui étaient jalousement gardés. Or, il n’y a rien de tel à faire pour obtenir ces connaissances ».

En conséquence, Khrouchtchev et Garst se sont accordés sur la vente par un agriculteur américain de semences de maïs hybride, pour lesquelles l'URSS était prête à payer en or. Le problème résidait toutefois dans les interdictions imposées par les États-Unis.

Lire aussi : Campagne des Terres vierges: comment l’URSS a tenté de remplir ses greniers

Briser le système

Le ministère américain des Affaires étrangères s'est en effet fermement opposé à l'établissement de relations commerciales et au transfert de technologies agricoles et Garst n'a pu recevoir de licence d'exportation.

Cependant, l'agriculteur persévérant n’était pas prêt à abandonner. Il a même mis à profit ses relations au New York Times. Le journal a ainsi avancé que les Américains aimaient à imaginer que le problème se situait en Union soviétique, mais qu’en réalité les États-Unis eux-mêmes freinaient le commerce. Aussi, si Garst n'obtenait toujours pas la permission nécessaire, la publication d’un nouvel article intitulé « À qui appartient ce rideau de fer ? » était prévue dans les pages du quotidien.

Finalement, Roswell a eu les autorités à l’usure, considère sa petite-fille Liz Garst.  « Vous nous rendez malades. Partez. Vous n’y parviendrez de toute manière pas. Au revoir », lui ont annoncé les fonctionnaires lors de la délivrance de la licence.

Comme le note Sergueï Khrouchtchev, « cette licence d'exportation a réalisé une première ouverture sérieuse dans le rideau de fer entourant l'Union soviétique et a ouvert la voie à l'établissement de relations commerciales entre l'URSS et les États-Unis. Le précédent est une grande chose, et un autre demandeur s’est rapidement fait entendre : "Pourquoi Garst peut, et pas nous ? C'est de la discrimination". Le ministère s’efforçait d'éviter les accusations de discrimination et, contre son gré, a donc délivré une licence, puis deux, puis trois, puis en a perdu le compte ».

Lire aussi : Les tracteurs les plus emblématiques de Russie, bien plus que de simples engins agricoles

Une amitié sans cérémonies

Le dirigeant soviétique et l'agriculteur américain étaient très à l'aise l’un avec l'autre de par leur ressemblance : quelque peu grossiers, semblables à des villageois, sans subtiles manières, affirme Liz Garst.

« Je pense qu'ils pouvaient échanger des points de vue sévères, sans le prendre personnellement. Ils pouvaient être honnêtes l'un envers l'autre, sans se mettre en colère. Ils aimaient tous les deux discuter d'idées, raconter des histoires, rire », dit-elle. D’ailleurs, ils conversaient librement non seulement de la culture du maïs, mais aussi de la présence de missiles américains en Turquie.

Roswell Garst a visité l'URSS, la Hongrie et la Bulgarie plus de 60 fois. Chaque fois qu'il revenait, il était appelé pour un entretien avec le FBI et l'annonçait clairement à ceux qui l'invitaient : «Nous serons interrogés par le FBI à notre retour. Et nous ne mentirons pas. Alors n'oubliez pas, ne nous dites rien que le FBI ne devrait pas savoir ».

Garst a voyagé dans toute la vaste nation soviétique. Il n'hésitait pas à crier après les fermiers des kolkhozes, notant ce qu'ils avaient fait de mal et comment ils l'avaient fait. « Le capitaliste américain se soucie plus de nos récoltes que nos agriculteurs eux-mêmes », a commenté Khrouchtchev avec tristesse. En 1959, lors de sa première visite aux États-Unis, il a lui-même rendu visite à l'agriculteur.

Malgré tous ces efforts, la « campagne du maïs » a de manière générale échoué. Les graines venues de l'Iowa au climat plus clément n'ont pas pris racine dans la froide Sibérie, et le maïs n'a pas pu remplacer le seigle et le blé traditionnels. Avec la démission de Khrouchtchev en 1964, les champs de maïs dans tout le pays ont par conséquent commencé à décliner fortement.

Néanmoins, Khrouchtchev et Garst ont maintenu une relation chaleureuse pour le reste de leur vie, s'envoyant régulièrement leurs meilleurs vœux pour les fêtes. Comme Liz l'a confié, Khrouchtchev a écrit beaucoup plus de lettres à son grand-père qu’au président Dwight Eisenhower.

Dans cet autre article, découvrez l’histoire de cette fillette soviétique ayant rencontré Reagan et aidé à mettre fin à la guerre froide.