Chroniques arctiques: à la limite de la science-fiction

Chez les rennes, le troupeau suit son chef. S’il court, tous courent, jusqu’à l’épuisement. Crédit : Lori/Legion Media

Chez les rennes, le troupeau suit son chef. S’il court, tous courent, jusqu’à l’épuisement. Crédit : Lori/Legion Media

Lovozero, capitale de la Laponie russe, surnommé affectueusement LOVEozero par les jeunes de la région, est la plus vaste étendue de l’oblast de Mourmansk (presque 1/3 de la péninsule de Kola) mais c’est aussi le territoire le moins peuplé. Aujourd’hui, Lovozero est une région dite en difficulté.

La toundra qui se perd à l’infini, ces paysages vallonnés au courbes régulières ont tout de ceux décrits par Ray Bradbury dans ses Chroniques martiennes. Le même pays, la même langue, le même peuple. Sauf qu’ici le ciel est écarlate, les nuits durent la moitié de l’année, les maisons sont montées sur des traîneaux et les chiens sont soulevés dans les airs par le vent.

Tatiana prépare la soupe traditionnelles des Lopars (habitants de Kola) à base de renne et de légumes. Au goût, le renne ressemble au boeuf mais ne fait pas l’unanimité. A l’intérieur du logis, il fait bon, une odeur de baies et de résine de pin plane. Les peaux de rennes sont étalées sur les planches de bois, près de l’entrée, le poêle flambe. Les conserves de mûres jaunes et d’airelles tintent au gré des rafales de vent.

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A la pointe est de la presqu’île de Kola se trouve Gremikha, le « village des chiens volants ». Il n’est accessible qu’en bateau et par beau temps uniquement. L’hiver, avec la tempête de neige et la mer agitée, on peut y rester coincé à attendre un bateau pendant des semaines. Les vents sont si forts, capables de soulever dans les airs des chiens, tandis que les hommes doivent se cramponner à des rampes métalliques spécialement installées, pour se déplacer en ville en cas d’intempéries. 

Par comparaison à Gremikha, Lovozero est un véritable havre de paix.

« Nous possédons un appartement à Lovozero et une maison aussi. Mais nous ne pouvons pas y tenir nos rennes. Nous passons en ville une fois par mois pour nous approvisionner et aller aux bains. A l’époque, notre fils Egor a voulu nous construire une bania (sauna russe) mais trop tard, il s’est noyé il y a maintenant six ans… »,  raconte Tatiana. Au dessus de la table, une photo en noir et blanc d’un jeune homme souriant dans son col roulé. Elle le regarde longuement puis ouvre d’un coup la porte, le froid glacial s’engouffre  et fige l’intérieur de la maison.

Pour le commun des mortels, impossible de tenir plus de cinq minutes dehors. Valeri, manteau ouvert, poitrine au vent, coupe le bois. Tatiana, emmitouflée dans une malitsa et sa peau de renne tente d’en recouvrir son homme. Leurs yeux et leurs visages rougis par le froid semblent refléter le ciel écarlate qui les surplombe. Durant la nuit polaire, qui dure ici du 10 décembre au 3 janvier, le ciel ne s’éclairçit que durant 2 heures. L’aube fait place instantanément au coucher et le soleil pointe à peine à l’horizon, déversant dans le ciel son camaïeux de rouge.

Près de la maison, sur son motoneige, Micha fume, coinçant sa cigarette dans l’interstice de sa visière à peine relevée. Il organise des balades en traîneaux ou en motoneige à Lovozero et l’été des randonnées dans la péninsule de Kola. Parfois, il propose aux touristes de visiter des familles d’éleveurs qui leur font faire des tours de rennes pour une somme modique.

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« A Mourmansk, il existe un programme de soutien aux peuples autochtones saamis, leur offrant de l’argent, des rennes. Mais nous, les Komi, on est un peuple de Carélie et même si on vit ici, on ne peut pas en bénéficier. On nous dit : rentrez chez vous en Carélie avec vos rennes. Pourtant, je suis né ici et j’ai grandi ici, pourquoi je devrais partir ? Alors, on reste et on s’entraide. »

Micha et son frère participent bénévolement aux opérations de sauvetage des victimes des avalanches, ils aident les équipes de Mourmansk et de Khibine. « Nous n’avons pas de brigade de sauveteurs dans notre région et ceux qui viennent ne connaissent pas toujours le coin. Nous les accompagnons en scooter des neiges. Dommage seulement que personne ne nous rembourse les frais d’essence et de réparation. Si tu veux aider, t’as qu’à payer… », se plaint Micha.

Tatiana sert la soupe dans le silence, regardant tour à tour la photo et la fenêtre : les rennes essaient de se débarrasser des amas de poils gelés dans leur pelage et tentent de se protéger du vent.

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« Non, nous n’avons pas peur. Nous sommes ensemble, sourit Tatiana. Ce qui est ennuyeux, ce sont les chiens. Les chasseurs ne les enferment pas la nuit. Un chien de chasse est capable d’égorger un renne. Que peut on faire à deux contre une meute ? Parfois, les autorités viennent mettre de l’ordre, puis le lendemain, c’est la même, les chiens errent partout sur le lac. »

« Quand les rennes auront terminé tout le lichen, nous changerons de pâture et nous nous déplacerons vers un autre endroit. Notre maison est montée sur un traîneau. C’est facile de se déplacer. Seule la grange est coincée sous la neige, on n’arrive pas à la dégager… », explique Tatiana.

Une grande cabane couverte de peau de rennes et de feutre, se tient en retrait, entourée de piquets plantés dans la neige destinés à sécher le linge et un épouvantail fait de branchage et de chiffons. Sur les piquets, des vêtements qui ne semblent pas vouloir sécher.

« Les autorités locales voulaient construire une base touristique  « La Laponie russe », un hôtel, des pistes de ski. Mais le projet a été fermé. Nous, il ne nous faut pas grand chose pour développer le tourisme : juste un soutien aux petites entreprises… », grommelle Micha, en essayant d’allumer sa cigarette.

Le scooter des neiges saute sur les bosses trimbalant le traineau de droite à gauche. Des perdix des neiges louvoient agilement entre les troncs nus des arbres. Sur le sentier des traces de sang. Derrières les barrières et des piquets, des rennes courent en rond. Non loin, un ensemble de quelques barraques grises : les abattoirs. A l’entrée de l’une des bâtisses, un renne dépecé gît, accroché au traîneaux.

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« Avant, les suédois dirigeaient tout ça, c’était mieux. Maintenant, tout est à l’abandon. Il est dur de lutter en solitaire. Chez les rennes, le troupeau suit son chef. S’il court, tous courent, jusqu’à l’épuisement. Pour ne pas sentir le froid… En solitaire, c’est plus dur, pour tous… », explique Micha.

Quatre point noirs planent dans le ciel. L’un des corbeaux, fatigué, cesse de battre des ailes et la première rafale de vent le projette contre le mur gris de l’abattoire. Une odeur âcre monte des taches écarlates dans la neige. La nuit tombe très vite. A en croire que pour voir vraiment la lueur du jour, il faudra attendre le printemps.

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