Huit mots russes impossibles à traduire en français

Grigory Avoyan
La dernière édition du grand Larousse contient plus de 63 000 mots, 125 000 sens et 20 000 locutions. Pourtant, il est toujours difficile de trouver une traduction précise à certains mots russes, surtout quand la notion a directement trait à la mystérieuse « âme russe ».

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1. Pochlost (dont le sens varie de banalité à vulgarité)

L’écrivain russe Vladimir Nabokov, qui donnait en Amérique des cours aux étudiants slavisants, a avoué un jour qu’il ne pouvait pas traduire cette notion évidente pour chaque Russe.

Qu’est-ce que c’est ? Vladimir Nabokov cite un exemple : « Ouvrez n’importe quel magazine et vous trouverez une image où une famille vient d’acheter un poste radio (une voiture, un frigo, de l’argenterie, peu importe). La mère lève les bras au ciel folle de joie, les enfants restent bouche bée, le benjamin et le chien se faufilent eux aussi jusqu’à la table pour jeter un coup d’œil sur le nouvel objet fétiche… et, un peu à l’écart… on peut voir, triomphant, le père, ce donateur généreux. La trivialité de cette publicité ne réside pas pas dans la fausse exagération des qualités de tel ou tel objet utile, mais dans la supposition que le bonheur peut s’acheter et que cette acquisition anoblit le client ».

« Ce mot traduit à lui seul la platitude, la vulgarité, le dévergondage sexuel et le vide spirituel », ajoutait la professeure Svetlana Boïm de l’Université Harvard.

2. Nadryv (qui va de confusion émotionnelle et blessure morale à déchirement)

Wikipedia en allemand consacre un article spécial à ce mot qui est une notion clé chez Fiodor Dostoïevski. Le grand écrivain décrit ainsi une vague émotionnelle incontrôlée qui permet à l’homme de faire ressortir au grand jour des sentiments très personnels profondément enfouis.

En outre, cette notion aide Fiodor Dostoïevski à traduire la situation du personnage qui s’adonne à tel point à la réflexion qu’il devient capable de trouver dans son âme ce qu’elle ne contient pas ou presque pas. Ainsi, le mot exprime souvent des sentiments imaginaires, excessivement exagérés et déformés. L’une des parties des Frères Karamazov est d’ailleurs intitulée Nadryvy et traduite comme Les Déchirements.

3. Khamstvo (qui va d’aplomb à muflerie)

Le phénomène a été évoqué par l’écrivain soviétique Sergueï Dovlatov dans son article Ce mot intraduisible khamstvo.« C’est la goujaterie, l’effronterie et le culot réunis, mais multipliés par l’impunité », écrivait-il. Selon lui, c’est justement par son impunité que cette muflerie vous exaspère. Il est impossible de lutter contre, on ne peut que céder. « Ça fait dix ans que je vis… à New York, cette ville folle, merveilleuse et épouvantable, et que je m’étonne toujours de l’absence de ce phénomène. Il peut vous arriver n’importe quoi ici, hormis cela. Vous risquez d’être dévalisé, mais jamais personne ne vous claquera la porte au nez », constatait-il.

4. Stouchevatsa (dont le sens d'équilibre entre discrétion et confusion)

Certains experts de la linguistique estiment que ce mot a été introduit par Fiodor Dostoïevski qui l’a employé pour la première fois au sens figuré dans son œuvre Le Double. Cela signifie s’effacer, se faire tout petit, perdre de l’importance, filer en douce, devenir confus dans une situation embarrassante ou inattendue, être intimidé.

5. Toska (qui va de tristesse à angoisse)

Ce mot russe peut être traduit comme douleur émotionnelle ou mélancolie quoique ces notions ne reflètent pas toute la profondeur de l’idée. Vadimir Nabokov écrivait : « Aucun mot en anglais ne peut reproduire toutes les nuances de cette notion. C’est un sentiment de profonde souffrance spirituelle sans raison particulière. Au niveau moins douloureux, c’est une douleur indistincte de l’âme… qui s’inquiète, qui devient nostalgique ou qui languit d’amour ».

6. Bytie (l’existence, la vie)

Ce mot vient du verbe russe « byt » qui signifie être. Mais ce n’est pas simplement la vie ou l’existence, c’est la présence d'une réalité objective indépendante de la conscience humaine (l’univers, la nature, la matière).

7. Avos (à l’aventure, au petit bonheur la chance)

Il est assez compliqué d’expliquer à un étranger cette notion. Pourtant, nombreux sont ceux qui considèrent que c’est un trait national russe. Fonder ses espoirs sur ce fameux « avos » signifie faire quelque chose en comptant sur la chance et sur le hasard, sans déployer beaucoup d’efforts.

8. Podvig (qui va de performance à héroïsme)

Ce n’est pas seulement un résultat ou la réalisation d’un objectif, c’est un acte courageux et héroïque accompli dans des circonstances particulièrement difficiles. La littérature russe fait souvent état d’exploits réalisés par des militaires, des civils et même des scientifiques. En outre, ce mot est synonyme d’acte désintéressé, faisant par exemple référence à une prouesse au nom de l’amour.

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