Cinq raisons de connaître Ossip Mandelstam, poète russe péri dans un camp

Vadim Nekrasov/Global Look Press, Getty Images
Ossip Mandelstam a trouvé la mort le 27 décembre 1938 dans un camp de l’Extrême-Orient russe, à quelques jours de son 48e anniversaire. Dans le présent article, nous expliquons pourquoi il devrait aujourd’hui être connu de tous.

Russia Beyond désormais sur Telegram ! Pour recevoir nos articles directement sur votre appareil mobile, abonnez-vous gratuitement sur https://t.me/russiabeyond_fr

Dernier représentant de l’intelligentsia russe

Né dans la famille d’un commerçant juif à Varsovie, Ossip Mandelstam a plus tard déménagé à Saint-Pétersbourg, où il a suivi des cours dans la prestigieuse école Tenichev. Il a également étudié à la Sorbonne et à l’Université de Heidelberg, en Allemagne, et était passionné par l’Antiquité et les poètes français Verlaine, Baudelaire et Villon. Ses premiers pas artistiques, il les a réalisés en compagnie des poètes-acméistes (Anna Akhmatova et Nikolaï Goumilev) et a eu une brève romance avec la poétesse Marina Tsvetaieva.

Pour beaucoup d’intellectuels russes contemporains, les poètes Mandelstam et Brodsky revêtent un caractère quasi-sacral : ils sont pratiquement perçus comme des martyrs persécutés pour leurs poèmes. L’un est mort des mains du régime, le second a été contraint à l’immigration. Mais si la carrière de Brodsky, né plus tard, a été couronnée de succès – il a reçu un prix Nobel et a joui d’une gloire internationale –, Mandelstam, homme de lettres non moins méritant, a plongé dans l’oubli pour de longues décennies.

Auteur de la plus célèbre épigramme contre Staline

En 1933, alors que le culte de Staline connaissait un fulgurant essor, Mandelstam a écrit son épigramme Nous vivons sans sentir sous nos pieds le pays*, dans lequel il s’en prenait virulemment à Staline. Il le qualifiait de « montagnard du Kremlin* » et accusait les autorités de ne pas prêter attention aux simples citoyens : « Nos paroles à dix pas ne sont même plus ouïes* ». L’entourage du petit père des peuples, il le décrivait comme une « bande de chefs au cou grêle* » qui se contentait d’exécuter ses ordres.

Naturellement, l’épigramme n’a été publié ni du vivant du poète ni pendant plusieurs décennies suivant sa mort. Qui plus est, il était même dangereux de la recopier : après que Mandelstam l’a récitée devant ses camarades, Pasternak a comparé ces vers à un « suicide » et a prié de ne jamais plus les réciter devant les autres. L’unique version du poème écrite de la main du poète a été préservée dans les archives des organes de sécurité.

Bien que prêt au pire, Mandelstam a d’abord été exilé dans la ville de Voronej. Ce n’est qu’en 1938 qu’il se fera arrêter et périra dans un camp de transit, dans l’Extrême-Orient russe.

Quant au poème, il a fini par être publié en 1963, dans l’almanach Mosty (Ponts) en Occident, où il a été transmis par Iouri Oksman, ce critique littéraire grâce à qui beaucoup de poèmes de l’Âge d’argent sont arrivés jusqu’à nos jours. C’est ainsi qu’ont été jetées les fondements de la gloire de Mandelstam en Occident.

* Traduction d'Élisabeth Mouradian et Serge Venturini

L’une des figures de proue de l’Âge d’argent de la littérature russe

Ossip Mandelstam, Nedejda Mandelstam (née Khazine)

Si aujourd’hui il est considéré comme l’un des principaux poètes du XXe siècle, de son vivant il était éclipsé par d’autres poètes de l’Âge d’argent, notamment par Alexandre Blok, estime l’auteur de sa biographie Oleg Lekmanov. Ensuite, pendant de longues années, ses poèmes ont été bannis. C’est justement l’épigramme antistalinien qui a ressuscité l’intérêt du public envers Mandelstam.

>>>Les écrivains et leurs épouses : unis dans l’amour, le travail et le legs

Une contribution importante a en outre été apportée par sa veuve, Nadejda, qui a publié pendant les années 1970 ses mémoires. Dans ces œuvres qui sont connues en France comme Contre tout espoir. Souvenirs (Gallimard), elle décrit la vie de son défunt époux tout en dressant le portrait de beaucoup de contemporains.

Un des poètes les plus complexes au monde

Les philologues occidentaux ont commencé à étudier sérieusement les œuvres de Mandelstam après la publication de son recueil aux États-Unis. Kiril Taranovsky, professeur à l’Université Harvard, a alors utilisé le terme « sous-texte » en parlant de ses œuvres. Cela signifie que la clé vers les passages incompréhensibles de ses poèmes se trouve dans les textes d’autres poètes, dont ceux de l’Antiquité, de France et de Russie. Par conséquent, après la consultation de ces textes, le sens de sa poésie revêt de nouvelles nuances.

Jusqu’à ce jour, aucun recueil académique de ses œuvres, ni livre regroupant les souvenirs de ses contemporains à son sujet n’a vu le jour. 

En outre, la grandeur de Mandelstam a été reconnue même par Vladimir Nabokov qui pourtant, comme on le sait, méprisait pratiquement tout le monde.

Lire aussi : Cinq faits à connaître sur la principale poète russe, Anna Akhmatova

Auteur de l’un des meilleurs poèmes d’amour

« Artisane des regards coupables » – la grande poétesse Anna Akhmatova a qualifié ces vers de meilleur poème d’amour du XXe siècle. Cette œuvre est d’ailleurs tissée de sous-textes : on y trouve des traces de sujets bibliques, où le poisson symbolise le Christ, et des contes orientaux, où les poissons renvoient à l’amour charnel.

Artisane des regards coupables,

Receleuse d’épaules menues,

Le danger né de l’homme s’ensable

Et la parole — ô noyée — s’est tue.

Les poissons vont, en rouges nageoires

Et branchies dilatées : tiens, prends-les !

Leurs bouches muettes qui s’effarent,

D’un demi-pain de chair nourris-les.

Nous ne sommes pas des poissons d’or,

Et notre us sororal se maintient :

Maigres côtes au chaud dans le corps,

Prunelle à l’éclat humide et vain.

 

Le sourcil-pavot ceint les périls…

Alors pourquoi, tel un janissaire,

Je chéris la rouge et volatile,

La pauvre demi-lune des lèvres ?

 

Ne sois pas fâchée, ma douce Turque,

Avec toi dans le sac j’entrerai ;

Avalant tes paroles obscures,

Pour toi d’eau tordue m’enivrerai.

 

Aux noyés, Marie, tu tends la main.

S’endormir — pour prévenir la mort.

Solide est le seuil où je me tiens.

Tu peux partir. Va-t’en. Reste encore…

                                                 (Traduction par Henri Abril)

Dans cet autre article, nous nous intéressons au destin d’un autre poète russe, qui n’est autre que l’assassin du président français Paul Doumer.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.

Plus d'histoires et de vidéos passionnantes sur la page Facebook de Russia Beyond.
À ne pas manquer

Ce site utilise des cookies. Cliquez ici pour en savoir plus.

Accepter les cookies