Plissetskaïa, la légende
 du Bolchoï

Crédit : RIA Novosti

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Elle a conquis à la vitesse d’un éclair le monde du ballet. Puis a régné pendant près de 60 ans, inspirant de grands chorégraphes, incarnant une esthétique exigeante et une volonté de fer.

Maïa Plissetskaïa nous a quittés à l’âge de 89 ans. Cette sublime étoile, qui a passé près de 60 ans sur scène, est partie sans jamais avoir permis au monde de la connaître dans le rôle de « vieille dame » : sa foulée sur ses talons hauts était restée légère, sa stature royale et sa silhouette élégante. Elle était déjà unique et irremplaçable lorsqu’elle dansait. Elle l’est restée jusqu’à sa dernière apparition en public.

Une étoile est née

Dès sa plus tendre enfance, Plissetskaïa fut maîtresse de sa propre destinée. Elle n’a laissé à personne d’autre le soin de définir sa place dans le monde du ballet. Elle a su très tôt maîtriser les finesses de son art, malgré le départ de sa famille vers l’océan Arctique (entre 1932 et 1936), puis la répression dont a été victime son père. Elle a vécu ses dernières années d’études pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais dès cette époque, les premiers pas de la jeune diplômée sur la scène du Bolchoï créèrent l’événement. En ces temps de guerre et de faim, les amateurs de ballet étaient prêts à donner tout ce qu’il leur restait pour voir Don Quichotte, où la ballerine débutante de 17 ans effectuait des variations durant une petite minute à la fin d’un très long ballet de quatre heures. Pendant ce solo, Maïa Plissetskaïa s’emparait de la scène à bras-le-corps.

Idéalement proportionnée, dotée d’une coordination parfaite, elle avait la capacité de virevolter et d’exécuter des pas gigantesques d’une façon jugée exceptionnelle dans la profession. Encore aujourd’hui, l’enregistrement de son Lac des cygnes de 1957, ainsi que les extraits de Don Quichotte et Laurencia de 1963 captivent le spectateur. Ce qui n’est guère étonnant car Maïa Plissetskaïa était en avance de 50 ans sur les autres ballerines, très naturellement : c’est toute sa personnalité, son tempérament, son caractère qu’elle exprimait en dansant. Serge Lifar, maître du ballet de l’Opéra de Paris a écrit à son égard : « Maïa est la fille magnifique de Terpsichore. Je suis ensorcelé par son art, son inoubliable représentation de la Mort du cygne. Maïa, poussée par la musique du monde, fait naître le feu sacré et interprète l’hymne de l’amour et de la douleur, comme si elle appelait dans sa détresse l’espoir menant vers l’excellence et le bonheur. Les émotions et la technique se marient en elle dans une sublime harmonie. C’est comme ça qu’on nous a appris à aimer, à ressentir et à comprendre Mozart ou Pouchkine. Maïa Plissetskaïa est l’incarnation de l’art, de la perfection et de l’éternel ».

Le caractère est la destinée

Le caractère de Plissetskaïa s’est avéré être son principal atout. C’est lui qui en a fait une artiste désirée par les plus grands chorégraphes soviétiques. Il l’a aidée à ne pas abandonner lorsqu’elle a été exclue des premiers triomphes du ballet soviétique à l’étranger : en effet, elle n’avait pas été retenue pour une tournée à Londres en 1956. Son premier voyage en Occident (une tournée du Bolchoï aux États-Unis en 1959) l’a immédiatement hissée dans l’Olympe des stars à côté de Natalia Doudinskaïa, Margot Fonteyn ou Alicia Alonso.

En dehors de la scène, Plissetskaïa allait à l’encontre des clichés sur les citoyens soviétiques : elle ne possédait ni l’humilité paisible de Oulanova, ni la distance intellectuelle de Richter, ni le « tape-à-l’œil » de Vichnevskaïa. Les gens étaient frappés par son ouverture et son insouciance, comme si elle n’avait pas sur le dos ces « critiques en civil » obligatoires lors des voyages à l’étranger. À l’instar de Noureev, elle se faisait facilement des amis et des fans à l’Ouest, où elle se rendait dans des concerts et expositions non recommandés, s’immergeant dans une vie que la plupart du temps les artistes soviétiques ne voyaient pas, même à l’étranger.

Cette ouverture « excessive » du point de vue de l’idéologie soviétique lui coûtait cher : le pouvoir, qui lui rendait hommage en public, la tyrannisait en privé, la mettant sous surveillance et imposant des restrictions rigoureuses sur son répertoire.

Une vision révolutionnaire

En dépit de ces pressions, Maïa Plissetskaïa n’a pas cherché à fuir l’Union soviétique. Et pourtant, quel pays aurait refusé d’offrir l’asile à une telle étoile ? Plus tard, elle a expliqué qu’elle était restée dans son pays pour son époux Rodion Chtchedrine, un des compositeurs soviétiques les plus marquants.

Elle ne regardait pas indifféremment le ballet occidental lors de ses tournées. Elle l’appréciait. Alors que les autres se contentaient des quelques premières de Iouri Grigorovitch et des « bricolages » de ses imitateurs, elle était quasiment seule à dénoncer le monochromatisme esthétique qui s’installait dans le ballet soviétique depuis les années 60.

Maïa Plissetskaïa était émue par le modernisme du dernier chorégraphe des Saisons russes de Diaghilev, Serge Lifar, le néoclassicisme puissant de l’Américain Jerome Robbins, le tempérament de Maurice Béjart, l’avant-gardisme latino-américain d’Alberto Alonso.

Le caractère de Plissetskaïa lui a donné la chance de danser les ballets de Béjart, qui avait créé pour elle Isadora et Léda. Elle a interprété Phèdre de Lifar sur la scène de Moscou avec le ballet de Nancy, et ouvert les portes du Bolchoï à Alberto Alonso (dont le Carmen Suite, ouvertement provoquant pour l’époque, était discuté presque jusqu’au niveau gouvernemental), à Roland Petit (qui a mis en scène pour elle La Rose malade) et au maître de la danse contemporaine Gigi Caciuleanu (qui a adapté pour Plissetskaïa et Patrick Dupond La folle de Chaillot), ou encore à Mats Ek.

La longévité de sa carrière est due en partie à son hymen avec Chtchedrine. C’était une osmose où l’un inspirait l’autre. Lui a composé pour elle Anna Karenina, La Mouette, La Dame au petit chien. De son côté, elle a non seulement dansé sur sa musique, mais a chorégraphié une partie des ballets mis en scène sur les œuvres qu’il lui avait dédiées.

Elle a quitté le Bolchoï en 1988. Depuis lors, elle vivait entre Moscou, Munich, où travaille son époux, et Trakai, en Lituanie. Jusqu’à ses derniers jours, elle a démontré un intérêt passionné pour toutes les chorégraphies nouvelles et sortant de l’ordinaire, tout en continuant à monter sur scène.

La danse ne constituait pas une profession pour Plissetskaïa, mais un état d’esprit par lequel son caractère l’aidait à contrôler son corps en permanence. C’est pourquoi, dans les souvenirs de ceux qui l’ont vue ou ont entendu parler d’elle, Maïa ne cessera jamais de danser.

Biographie

Entrée au Bolchoï en 1943, elle a été sacrée dix-neuf ans plus tard « prima ballerina assoluta ». Durant la deuxième moitié des années 1980, elle a été directrice artistique du ballet de Rome et de Madrid. De nombreux chorégraphes russes et occidentaux ont créé des ballets spécialement pour elle. Maïa Plissetskaïa est aussi l’auteur de trois chorégraphies. En 2005, à 80 ans, elle a interprété au Kremlin l’Ave Maïa que lui avait dédié Maurice Béjart.

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