Combien coûte une rencontre avec Poutine?

28 mars 2017 Oleg Egorov
Les experts russes qualifient de fantaisistes les propos selon lesquels le candidat à l’élection présidentielle française François Fillon aurait organisé des rencontres entre des hommes d’affaires et le président russe Vladimir Poutine. Les spécialistes du lobbying sont plus réservés sur le sujet et estiment qu’en Russie des rencontres avec des politiques de haut rang sont possibles, mais ont un prix.
Russian President Vladimir Putin, former French Prime Minister Francois Fillon and businessman Fouad Makhzoumi
Le milliardaire libanais, Fouad Makhzoumi; l'ex-premier ministre français François Fillon et le président russe Vladimir Poutine. Crédit : AP

François Fillon, candidat du parti Les Républicains pour la présidentielle 2017, s’est retrouvé au cœur d’un scandale lié à la Russie. Le Canard Enchaîné du 21 mars affirme que François Fillon aurait touché de l’argent pour avoir organisé une rencontre du PDG de Total, Patrick Pouyanné, et d’un milliardaire libanais, Fouad Makhzoumi, avec le président russe Vladimir Poutine. Selon l’hebdomadaire satirique, l’ancien premier ministre français (de 2007 à 2012) aurait touché de la part de ses « clients » quelque 50 000 euros pour les avoir présentés au leader russe au Forum économique de Saint-Pétersbourg en 2015.

« Somme dérisoire »

François Fillon a qualifié l’information de « mensonge ». L’article est également considéré avec scepticisme par les autorités russes. Le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, a déclaré que la nouvelle « ressemblait à un faux ». Les rencontres du président avec les hommes d’affaires se tiennent dans le cadre du protocole et toute médiation est à exclure, a-t-il souligné.

La somme que François Fillon aurait touchée pour jouer l’intermédiaire suscite des questions, a affirmé Dmitri Orlov, directeur général de l’Agence de communication politique et économique (proche du Kremlin). « L’histoire me semble peu vraisemblable avant tout en raison de la somme, dérisoire. Celui qui a ses entrées chez le président aurait demandé bien plus pour ses services », a-t-il indiqué à RBTH.

Dmitri Orlov a ajouté dans ce contexte que dans le cadre du Forum économique de Saint-Pétersbourg, les hommes d’affaires pouvaient librement communiquer avec des politiques de haut niveau : « Vous vous enregistrez légalement, vous payez une cotisation – environ 5 000 euros l’année dernière – et vous parlez à qui vous voulez ».

Lobbying normal

Selon une autre opinion, François Fillon aurait pu tenir le rôle de lobbyiste, d’autant plus qu’en 2015 il n’occupait aucun poste officiel et, par conséquent, ne violait pas la législation.

« De nombreux représentants de l’establishment – aussi bien ceux qui sont à la retraite que ceux qui se trouvent entre deux étapes de leur carrière – profitent de leurs relations pour mettre en relation A avec B », a rappelé Pavel Saline, directeur du Centre des études de politologie à l’Université des finances auprès du gouvernement russe. Dans ce cas, celui que l’homme d’affaires veut rencontrer, en l’occurrence Vladimir Poutine, ne sait pas que la rencontré a été payée.

Pavel Saline insiste sur le fait que c’est une pratique courante. « Si un politique influent ou son entourage ne sont pas payés pour une rencontre avec eux, ce n’est pas de la corruption, c’est du lobbying légal », a-t-il souligné. Il a fait remarquer que cette pratique était appliquée dans le monde entier et affirme ne pas comprendre pourquoi le cas de Vladimir Poutine et de François Fillon soulevait un tel tollé. « Je pense que cela s’explique par la nervosité actuelle de l’Occident : tout ce qui a trait à la Russie provoque une crise de nerfs », a-t-il constaté.

Réalité russe

Un tel lobbying – lorsque les hommes d’affaires paient des intermédiaires pour leur organiser une rencontre avec des politiques – existe également en Russie. La législation russe ne contrôle pas le lobbying : le parlement est régulièrement saisi de projets de loi régulant ces activités, mais ils ne sont jamais adoptés. Quoi qu’il en soit, la médiation dans l’organisation d’une rencontre est bien légale.

« C’est ce que font les lobbyistes professionnels : les sociétés juridiques et les conseillers en gestion », a déclaré à la radio Kommersant FM Pavel Tolstykh, chef du Centre d’étude des problèmes des relations entre le pouvoir et le monde des affaires. Selon lui, la rencontre en tant que telle n’est que la « cerise sur le gâteau » qui augure la conclusion d’une entente. Le travail principal des lobbyistes consiste à convaincre les politiques de prendre une décision qui profitera aux hommes d’affaires. Et les politiques ne sont pas obligatoirement au courant qu’ils ont affaire à des lobbyistes.

« La Russie ne possède pas de législation sur les lobbyistes et le dossier reste fermé à la société », a poursuivi Pavel Tolstykh. Selon lui, les plus influentes sociétés de lobbying pourraient accepter d’organiser une rencontre avec Vladimir Poutine pour environ 1 million d’euros.

Passé « glorieux »

Dans ce contexte, a-t-il fait observer, la mission des lobbyistes serait d’organiser la rencontre de manière à ce que « le président ne sache pas que l’entretien a été payé ». Sinon, il est très probable qu’il refuse. Les lobbyistes sont toujours très prudents et plus que discrets. Toutefois, rappelle Dmitri Orlov, il y a eu une époque où le monde des affaires payait les contacts avec le pouvoir ouvertement, ce qui ressemblait plus à de la corruption qu’à du lobbying.

« Au début des années 1990, on pouvait facilement trouver des informations sur le prix, par exemple, d’une requête de député à une structure du pouvoir – 5 000 dollars, a-t-il noté. Les autres services étaient eux aussi tarifés : rencontrer (le président) Boris Eltsine valait autant et faire voter une loi également ». Dmitri Orlov tient à souligner que ce n’étaient peut-être que des rumeurs qui n’avaient rien à voir avec la réalité, mais ajoute que leur apparition prouvait que l’élite était bel et bien corrompue. Depuis, la structure étatique de Russie et les mécanismes d’influence sur ses élites ont radicalement changé et sont devenus plus civilisés, a conclu Dmitri Orlov.

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