Comment j’ai tenté d’assassiner Gorbatchev

This photo shows Alexander Shmonov (poster) in spring 1990 during the election campaign in Kolpino (a suburb of Leningrad). During the holiday demonstration on Red Square on Nov. 7, 1990 Shmonov fired a sawed-off shotgun at the Mausoleum.

This photo shows Alexander Shmonov (poster) in spring 1990 during the election campaign in Kolpino (a suburb of Leningrad). During the holiday demonstration on Red Square on Nov. 7, 1990 Shmonov fired a sawed-off shotgun at the Mausoleum.

M. Sharapov/RIA Novosti
Un journaliste de RBTH a rencontré l’homme qui, le 7 novembre 1990, lors des célébrations consacrées au 73ème anniversaire de la Révolution d’octobre, tira deux balles contre le dernier leader soviétique.

Alexandre Chmonov est un hôte très accueillant. Dès qu’il ouvre la porte, il me propose de prendre une tasse de thé avec des biscuits, d’entrer sans ôter mon manteau et de m’asseoir où je veux. Seulement il n’y a nulle part où s’asseoir, car l’appartement d’une pièce est rempli d’un énorme tas de cartons pleins de chiffons. Il y en a même sur le lit. Impossible de comprendre où il dort et où il mange, la cuisine étant elle aussi obstruée.

Alexandre Chmonov dans son appartement.nCr&eacute;dit : Rouslan Chamoukov / RBTH<p>Alexandre Chmonov dans son appartement.</p>n
Alexandre Chmonov pr&eacute;sente ses projets.&nbsp;nCr&eacute;dit : Rouslan Chamoukov / RBTH<p>Alexandre Chmonov pr&eacute;sente ses projets.&nbsp;</p>n
 
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Finalement, nous parlons debout. « Je viens d’emménager, explique Alexandre, qui commence à faire part de ses projets, étranges pour un retraité de 64 ans. J’ai vendu mon appartement il y a un mois et j’en ai acheté un dans un immeuble en construction, mais les travaux s’y poursuivent et je loue provisoirement celui-ci. Dès que les travaux seront achevés, je revendrai l’appartement plus cher que je l’ai acheté. Je mettrai de côté une partie de l’argent et le reste me servira à payer trois informaticiens qui m’aideront à matérialiser mon invention ».

Cette dernière, sur laquelle Alexandre Chmonov planche depuis plusieurs années, qu’il qualifie orgueilleusement de « percée » et tente de faire breveter, s’intitule comme suit : Méthodes d’invention qui permettent à trois informaticiens de composer facilement des programmes capables de stimuler un ordinateur à inventer de nombreuses inventions sans la participation de l’homme.

Le dernier terroriste de l’URSS possède une vingtaine d’inventions du genre qu’il tente de me présenter : Méthode visant à multiplier, par deux ou trois en un an, le niveau de vie moyen de tous les non-entrepreneurs de Russie ; Méthode de réduction du nombre et du degré de clients victimes d’ecroqueries ; Méthode d’amélioration des citoyens du pays et création de clones humains ; et même Méthode d’amélioration du potentiel sexuel de l’homme sans utilisation de médicaments.

Alexandre Chmonov. Crédit : M. Charapov / RIA NovostiAlexandre Chmonov. Crédit : M. Charapov / RIA Novosti

Tout prouve qu’à la différence de Viktor Iline, qui a tenté d’assassiner Leonid Brejnev en 1969 (et condamné lui aussi à suivre un traitement dans un hôpital psychiatrique au lieu de la peine capitale), Alexandre Chmonov a dû payer un prix élevé pour son internement.

Des « jumeaux » qui ne se connaissent pas

Saint-Pétersbourg est sans doute l’unique ville au monde à accueillir deux anciens terroristes qui ont perpétré des attentats contre les « numéros un » du pays et dont les histoires se ressemblent. Tout comme Viktor Iline, Alexandre Chmonov est né à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) et était un honnête citoyen qui a fait des études dans une école technique d’architecture et de construction avant d’entrer comme ingénieur dans une usine. Jusqu’à ce qu’il « réalise ». « En 1975, après que Leonid Brejnev eut signé les accords d’Helsinki, l’Union soviétique cessa pendant un certain temps de brouiller les émissions de la BBC et de La Voix de l’Amérique. C’est alors que j’ai entendu la vérité sur la vie en URSS, sur les persécutions des dissidents. C’est alors que j’ai compris que le régime totalitaire est horrible », raconte Alexandre.

Tout comme Viktor Iline, Alexandre Chmonov a envoyé au Kremlin un ultimatum pour exiger des élections présidentielle et législative au suffrage universel direct. Tout comme lui, après avoir attendu en vain une réponse, il a décidé de tuer le leader soviétique en se rendant à Moscou pour les solennités à l’occasion du 73ème anniversaire de la Révolution d’octobre qui prévoyaient un défilé sur la place Rouge et un discours de Mikhaïl Gorbatchev du haut de la tribune du mausolée de Lénine. « J’ai dit à ma femme que j’irais à la datcha (maison de campagne, ndlr) pour m’occuper du potager et j’ai pris le train pour Moscou », précise-t-il. Toutefois, à la différence de Viktor Iline qui était seul, Alexandre Chmonov avait un complice.

La trahison d’un ami

Alexandre Chmonov a fait la connaissance de son futur complice au sein du Front populaire de Leningrad, une association clandestine qui revendiquait la démocratisation du régime et comptait environ 2 000 membres. Il y a adhéré en 1989. Au printemps suivant, il a été abordé lors d’une réunion par un collègue qui lui dit en plaisantant qu’en cas de révolution, il possédait un pistolet. « C’est alors que j’ai pensé à un complice, avoue Alexandre. Car il était difficile de réaliser mon plan tout seul ».

Alexandre Chmonov portant une pancarte. Crédit : M. Charapov / RIA NovostiAlexandre Chmonov portant une pancarte. Crédit : M. Charapov / RIA Novosti

Il n’a pas eu à consacrer beaucoup de forces afin de le persuader. « On s’est entendus : on marche à côté dans une colonne de travailleurs et quand on arrive au niveau du mausolée je sors mon fusil (vingt jours plus tôt, Alexandre avait acheté un fusil de chasse à double canon, ,ndlr) et je vise Mikhaïl Gorbatchev. Parallèlement, pour que je puisse viser tranquillement, mon complice sort son pistolet et exige que personne ne bouge sinon il ouvre le feu. Mais à l’heure H, il s’est défilé. Il a continué la marche avec les autres. Moi, j’ai saisi mon arme, mais j’ai été tout de suite repéré. Le temps de déverrouiller le cran de sûreté et de viser, un sergent m’a abordé et m’a bousculé. Les balles ont manqué Mikhaïl Gorbatchev. La foule s’est précipitée sur moi… ».

Je pose une question sur le choix plutôt étrange de la cible : pourquoi Mikhaïl Gorbatchev, l’homme qui a lancé la perestroïka, qui a ouvert les frontières et qui a libéré les médias de la censure ? Alexandre reste de glace : « C’est lui qui a provoqué des morts à Bakou et à Tbilissi. L’objectif de la liberté, qu’il a fixé lui-même, il ne le respectait pas. En 1990, j’ai été arrêté à trois reprises pour distribution de tracts qui ne faisaient qu’appeler à ne pas voter pour les membres du Comité central du Parti communiste ».

Boris Elstine (&agrave; gauche) et Mikha&iuml;l Gorbatchev (&agrave; droite).&nbsp;nCr&eacute;dit : Vladimir Musaelyan / TASS<p>Boris Elstine (&agrave; gauche) et Mikha&iuml;l Gorbatchev (&agrave; droite).&nbsp;</p>n
Cr&eacute;dit : Kirill Polukhin / RBTH
Apr&egrave;s l&rsquo;attentat.nCr&eacute;dit : Serge&iuml; Soubbotine / RIA Novosti<p>Apr&egrave;s l&rsquo;attentat.</p>n
 
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Trois mois sans dormir

Après l’attentat avorté, Alexandre Chmonov a été conduit à la prison moscovite de Lefortovo. « J’y suis resté un mois. Par la suite on a conclu à la démence et j’ai été interné. Pourtant j’avais agi en toute conscience. Mais pour que je ne sois pas considéré comme un héros, on m’a proclamé fou. Alors que pour acheter une arme, j’ai passé tous les examens médicaux nécessaires et j’ai reçu un certificat attestant de ma santé psychique ».

Les horreurs du séjour dans l’hôpital psychiatrique N°6 sont décrites par Alexandre avec un calme étonnant. « C’était un camp de concentration. Pas d’air frais, toutes les fenêtres étaient condamnées, les locaux n’étaient pas aérés pendant des années et on ne faisait jamais les promenades auxquelles nous avions droit selon la loi. J’ai rédigé une plainte au parquet. Le médecin en chef l’a appris et est venu me voir pour me dire sans ambages : +Tiens-toi bien maintenant. Finis les comprimés, on passe aux piqûres+. Vous savez ce que c’est que la fluphénazine ? Après cette piqûre, on ne peut ni rester debout, ni s’asseoir, ni s’allonger. On a des soubresauts de tout le corps. Et le médicament agit pendant un mois. Trois mois plus tard, j’implorais ma mère : +Fais quelque chose, persuade le médecin, donne-lui un pot-de-vin, mais tire-moi d’ici+. Je n’ai pratiquement pas dormi tout ce temps. Je ne sais pas comment, mais elle a convaincu le médecin et je n’ai plus eu de piqûre. Jamais plus je ne me suis plains des conditions ».

Alexandre Chmonov. Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTHAlexandre Chmonov. Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH

La vie dans le brouillard

Alexandre Chmonov indique qu’il lui a fallu cinq ans pour se rétablir un tant soit peu après cette « thérapie ». Mais il fallait encore sortir de l’hôpital. « Je ne sais toujours pas ce qui m’a sauvé. Mon père était chef d’un commissariat, colonel. Il faisait des démarches, écrivait à différentes instances. Quand Boris Eltsine est devenu président, je lui ai écrit : +J’ai collecté en 1990 deux cents signatures en votre faveur, je vous prie d’adoucir mon sort+ ».

« Lors de la dernière expertise psychiatrique (elles étaient organisées tous les six mois et mon diagnostic était toujours +délire+), j’ai fait semblant de reconnaître mes torts, de regretter d’avoir tiré sur Mikhaïl Gorbatchev et de déclarer mon repentir. Ainsi, la commission a décidé que j’étais en période de rémission. J’ai été relâché ».  « Vous ne reconnaissez pas vos torts ?, demandais-je. Non. Mon attitude envers Gorbatchev reste inchangée ». Toutefois, Mikhaïl Gorbatchev, qui fêtera ses 86 ans le 2 mars prochain, ne doit pas s’inquiéter. L’homme qui voulait sa mort est aujourd’hui captivé par des projets d’un tout autre type.

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