Des retraités russes mobilisés pour défendre leur forêt

L’un des défenseurs les plus vaillants de la forêt de Souna, Vassili Diïkov.

L’un des défenseurs les plus vaillants de la forêt de Souna, Vassili Diïkov.

Igor Podgorny / TASS
Les retraités d’un village de Carélie (nord-ouest) – qui sont d’ores et déjà qualifiés de partisans de Souna – luttent depuis plus de quatre mois contre l’abattage de leur forêt. Se relayant 24 heures sur 24, les anciens habitent dans des tentes et s’interposent entre la forêt et les machines.

Le village carélien de Souna, situé dans le nord-ouest de la Russie (à environ 790 kilomètres de Moscou), est peuplé essentiellement de vieillards. Les habitants consacrent la plus grande partie de leur retraite au bois de chauffage. Ils ne peuvent pas acheter grand-chose avec ce qui leur reste, mais des champignons et des baies, ils en ont à profusion. Les personnes âgées disent qu’ils ont l’habitude de faire plusieurs kilomètres par jour dans la forêt.

Déboisement en Russie. Crédit : KommersantDéboisement en Russie. Crédit : Kommersant

Or, les retraités se sont heurtés l’été dernier à un grave problème : la forêt qui nourrissait tout le village s’est retrouvée en danger. Avec le soutien du ministère local de l’Exploitation des ressources naturelles et de l’Ecologie, la société Satourn Nordstroï a obtenu une licence à l’extraction de sable sur un terrain situé près de Souna : la forêt de conifères doit céder sa place à une carrière de sable. Ni les fonctionnaires, ni les commerçants ne pensaient se heurter à une résistance acharnée des autochtones.

Défenseurs de la forêt

Les « partisans » de Souna entretiennent jour et nuit un feu au-dessus duquel est accrochée une bouilloire noire de suie : il fait de plus en plus froid et les défenseurs de la forêt se relaient sur les lieux depuis plus de quatre mois. Il y a toujours au moins deux villageois, car « il est dangereux » de rester seul. En effet, les bûcherons ne sont pas l’unique danger : la forêt est pleine de traces laissées par des élans, des loups et des ours. Chaque « partisan » porte au cou un sifflet pour faire fuir les animaux sauvages.

Vassili Di&iuml;kov, le&nbsp;d&eacute;fenseur de la for&ecirc;t de Souna.nIgor Podgorny / TASS<p>Vassili Di&iuml;kov, le&nbsp;d&eacute;fenseur de la for&ecirc;t de Souna.</p>n
Nina Makkoyeva, l&rsquo;une des partisans de Souna.nIgor Podgorny / TASS<p>Nina Makkoyeva, l&rsquo;une des partisans de Souna.</p>n
 
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La retraitée Tatiana Romakhina a franchi le cap des 60 ans. Elle explique très simplement la raison pour laquelle elle défend la forêt : « Nous devons bien survivre… Nous cueillons ici des champignons, des myrtilles et des airelles. S’il n’y en a plus, nous devrons en acheter. Mais avec quoi ? Avec cette aumône de 5 000 roubles (sa retraite d’un peu plus de 70 euros, ndlr) ? Nous avons payé toute notre vie les impôts, mais maintenant personne ne veut plus de nous ».

L’un des défenseurs les plus vaillants de la forêt de Souna, Vassili Diïkov, fêtera bientôt son 80e anniversaire. « Je vais dans cette forêt depuis 1959, a-t-il raconté. C’est ici que j’ai fait connaissance avec ma future femme. C’est ici que je chassais pour vendre à l’Etat des fourrures de belettes et de martres. Cette forêt produit beaucoup de baies et de champignons ».

Les retraités n’estiment pas que la création de la carrière soit un « investissement » et rappellent que le directeur de la société exploitante, Igor Fédotov, a promis de n’embaucher aucun autochtone.

« Les habitants n’y auront aucun avantage », a indiqué Daria Kalikina, de Petrozavodsk (chef-lieu de la république de Carélie). Lorsqu’elle a appris que les vieillards s’étaient soulevés, elle a lancé sur Internet une pétition contre la carrière et, « plaignant les vieillards », a décidé d’appeler dans le camp des volontaires. Ces derniers sont une dizaine.

Les kamikazes de Souna

Certains disent que pour arrêter les machines forestières, ils ont dû se jeter sous les véhicules. D’abord le matériel a été arrêté par Nina Romakhina qui s’est retrouvée la première sur les lieux. Les retraités ont pour l’instant repoussé quatre attaques. Quand la nouvelle du conflit a transpiré, un moratoire sur l’abattage a été annoncé. Le matériel a été retiré, mais les vieillards estiment que l’attaque reprendra dès qu’ils auront quitté leur camp et continuent de veiller.

Au lieu de champignons et de baies, la société Satourn Nordstroï lui propose des routes normales. Crédit : KommersantAu lieu de champignons et de baies, la société Satourn Nordstroï lui propose des routes normales. Crédit : Kommersant

« La dernière fois, nous sommes venus le 7 octobre. L’un de nos hommes « de quart » est tombé malade et ils sont revenus. Jusqu’à ce jour tout était calme, je pense que c’était dû aux élections législatives. Mais tout de suite après, des représentants de Satourn Nordstroï ont commencé à attacher des rubans aux arbres. C’est ça, leur moratoire ! », s’exclame Nina Romakhina.

Position des autorités

Le service de presse du gouverneur de Carélie, Alexandre Khoudilaïnen, déclare que la résolution du conflit doit rester « exclusivement dans le champ juridique ». « Ce litige a deux vérités : d’une part, le gérant qui possède toutes les licences et autorisations requises ainsi que la décision de la justice. D’autre part, les autochtones qui s’opposent à l’exploitation d’une carrière, a indiqué le service de presse. Dresser des tentes, ce n’est pas ce qui aidera à régler le conflit. Il faut dialoguer et chercher un compromis ».

« Du point de vue juridique, je n’ai commis aucune infraction, j’ai payé pour la coupe, mais le maître d’œuvre ne peut pas commencer. J’ai promis que les travaux ne seraient pas entamés avant la résolution du problème », a dit Igor Fédotov. Selon lui, bien que la licence soit valable jusqu’en 2031, tous les travaux seront achevés en l’espace de deux ans, après quoi le terrain sera reboisé.

« Je propose aux jeunes non pas des baies et des champignons, mais un bon salaire, environ 495 euros. Mais je n’embaucherai pas les retraités, a-t-il poursuivi. J’ai besoin de jeunes entre 20 et 40 ans, surtout de conducteurs d’engins. De gardiens aussi, mais pas de vieux ». En ce qui concerne les retraités, « au lieu de champignons et de baies », Igor Fédotov leur propose « des routes normales », car il ne les croit pas quand ils affirment qu’à leur âge ils vont faire la cueillette dans la forêt.

Entretemps, les retraités ne lâchent rien et font des provisions de bûches pour continuer leur lutte : et Dieu sait qu’il fait froid en hiver dans la forêt.

Le texte est publié en version abrégée. Le texte intégral (en russe) est disponible sur le site :Kommersant

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