Ces Russes, gardiens des ruines de châteaux teutoniques

Alexeï Filipov @lexsmyliekoff; Svetlana Nazarova @feilinn
Dans la région de Kaliningrad, territoire les plus à l’ouest de la Russie, qui était auparavant allemand, on trouve de nombreuses ruines de châteaux des anciens ennemis de la Russie médiévale: les Chevaliers teutoniques. Certaines personnes les sauvent de la destruction et espèrent leur restauration.

Russia Beyond désormais sur Telegram ! Pour recevoir nos articles directement sur votre appareil mobile, abonnez-vous gratuitement sur https://t.me/russiabeyond_fr

Kaliningrad, le territoire russe le plus à l’ouest, est une région unique. Elle a rejoint la Russie à la suite de la Seconde Guerre mondiale, après plusieurs siècles d’appartenance à la Prusse et avant ça aux Chevaliers de l’ordre teutonique. Aujourd’hui, les ruines de dizaines de châteaux et d’églises rappellent le passé chevaleresque de Kaliningrad (qu’on appelait, jusqu’en 1946, Königsberg). Chaque week-end, des volontaires se rendent sur l’une des ruines et en enlèvent déchets et branchages. Ils se nomment eux-mêmes les « Gardiens des ruines ».

Des volontaires sur les ruines de l'église de Lichtenhagen à Iablonevka

Dans quel but font-ils tout ça ?

« Tout a commencé avec quelques participants, mais aujourd’hui on est environ 70-80 volontaires », explique la coordinatrice des Gardiens, Svetlana Nazarova. Tous ces gens, de Kaliningrad et des alentours, ont un emploi tout à fait classique la semaine et se transforment en sauveurs d’architecture ancienne le week-end.

C’est un habitant de la région, Vassili Plitine, qui a lancé ce mouvement au début de 2020. Quand il était jeune, comme beaucoup d’habitants de la région de Kaliningrad, il passait son temps libre à jouer dans les ruines des châteaux teutoniques et dans les églises prussiennes abandonnées. À l’âge adulte, il a commencé à rassembler des gens qui pensaient comme lui et qui voulaient nettoyer ces lieux. Les actions ponctuelles se sont transformées en actions hebdomadaires et ont reçu une forte publicité sur les réseaux sociaux.

Vassili et Svetlana

À différentes époques, ces lieux ont été utilisés comme fortifications, comme casernes ou comme bâtiments administratifs. Cependant, avec le temps, les murs et l’intérieur des châteaux se sont délabrés. Nombre d’entre eux ont été détruits lors des guerres. Aujourd’hui, il ne reste que des ruines de cette ancienne puissance, qui sont des éléments du paysage habituels pour les locaux. Certains voient des gratte-ciels depuis leur fenêtre, et d’autres voient les ruines d’une église vieille de plus de 600 ans.

>>> Comment des Européens aident à identifier les soldats soviétiques tombés pendant la Guerre 39-45

« Il arrive que des habitants nous contactent par eux-mêmes, mais ça n’arrive pas souvent, raconte Svetlana. Habituellement, ces ruines se trouvent dans des zones plutôt désertes, et ce sont les locaux eux-mêmes qui les abiment ».

Église de Nordenburg à Krylovo

Toutes ces ruines font partie du patrimoine culturel et sont, depuis 2010, gérées par l’Église orthodoxe russe. Par conséquent, elles ne peuvent pas être simplement restaurées, mais conservées, ce qui nécessite des licences spéciales et de faire appel à des spécialistes de l’architecture, et donc des moyens financiers importants. Tout ce que peuvent faire les volontaires, c’est donc rendre le territoire entourant les ruines un peu plus propre. Les actions des « Gardiens » sont réalisées en accord avec les autorités locales, qui collaborent volontiers avec eux et leur fournissent parfois du matériel.

Selon les estimations des volontaires, plus de 30 châteaux ont déjà été nettoyés, dont certains plus d’une fois.

« Notre but principal est d’enlever la végétation et les déchets, et de ranger soigneusement les morceaux de briques et de tuiles qui sont tombés. Ainsi, nous sommes allés cinq fois dans le petit village d’Ouchakovo, au sud de Kaliningrad, pour couper les arbres qui poussent à l’intérieur des ruines, tondre les alentours du château (y compris l’ancien cimetière), enlever la terre dans la tour et débarrasser les souches », continue Svetlana. Le résultat en vaut véritablement la peine.

Étonnement, une fois que les ruines sont nettoyées, elles ne sont plus envahies par les déchets : les habitants les traitent plus respectueusement, et non plus comme une décharge. Si les volontaires constatent que la structure est sur le point de s’effondrer, ils en préviennent les autorités dans l’espoir que ces dernières prendront des mesures pour sauver les ruines de la destruction.

Сhâteau de Schaaken

« Parfois, nous choisissons de nettoyer des ruines assez loin de Kaliningrad. Mais la route jusqu’à elles est épuisante, c’est pourquoi nous aimerions trouver des activistes sur place, qui pourraient s’occuper eux-mêmes des ruines près de chez eux », explique Svetlana.

Le tourisme des lieux abandonnés

Les « Gardiens des ruines » déclarent qu’ils sont conscients qu’il est impossible de restaurer tous ces bâtiments, et que ce n’est pas nécessaire, mais qu’il faudrait au moins les inclure dans les itinéraires touristiques, même sous forme de ruines, qu’il faudrait les surveiller car leur état continue d’empirer. Les sauver est essentiel, et chaque année compte, explique Vassili. « Nous devons les sauver de la destruction complète et les rendre accessibles, sécurisées et attirantes pour les touristes ». Les Gardiens aimeraient que les alentours de ces ruines soient transformés en parcs historiques où l’on pourrait se rendre et lire des informations sur ces anciens châteaux tout en se promenant.

Mariage dans les ruines de l'église Sainte-Barbara à Povounden (Khrabrovo)

Svetlana explique que la région connaît déjà des exemples de tourisme « moyenâgeux » réussi. Par exemple, la famille des entrepreneurs russes Nadejda et Sergueï Sorokine a loué le château de Waldau, à 15km de Kaliningrad, datant de 1264, qu’ils ont eux-mêmes restauré. Avant, ce château appartenait au grand maître de l’ordre des Chevaliers teutoniques. Pendant l’ère soviétique, un collège agricole s’y est installé et aujourd’hui, il ne reste qu’un musée local dans l’une des annexes. Les Sorokine ont défriché le terrain, réparé une partie du bâtiment où peuvent d’ailleurs se rendre les touristes, et cultivent même une variété d’asperges locales dans le parc, avant de les vendre.

L'église Saint-Jacob à Welau (Znamensk)
Concert du groupe Mgzavrebi aux ruines de l'église de Znamensk

Les ruines du château de Wehlau, à Znamensk, à 50km de Kaliningrad, ont elles aussi vécu un renouveau. On peut aujourd’hui y organiser des concerts et des mariages.

>>> La photographie, dernier rempart pour contrer la disparition totale des églises en bois de Russie

Dans la ville de Neman, à 120km de Kaliningrad, on trouve le château de Ragnit. Pendant plus de sept siècles, la forteresse a survécu à d’innombrables assauts et aux incendies. Elle a été reconstruite à chaque fois. Le château de Ragnit a été détruit lors de la Seconde Guerre mondiale, et était abandonné jusqu’à récemment.

Château de Ragnit en 1939

En 2019, l’entrepreneur local Ivan Artioukh, passionné d’histoire, a loué les lieux. Avec les « Gardiens des ruines » et d’autres groupes de volontaires, il enlève les pierres et les déchets des ruines, et mène même des excursions à l’intérieur du château.

Ivan explique qu’il aimerait rénover le château. « Nous préparons actuellement les documents qui nous permettront de participer au programme de restauration de ce monument grâce à un prêt avantageux. Si nous avons de la chance, nous l’obtiendrons et pourrons commencer les travaux de reconstruction », explique Ivan au projet Castles and Families.

Château de Ragnit

Selon lui, cela permettra au projet d’être remarqué par des programmes culturels étrangers, et de faire du château de Ragnit un lieu faisant partie du patrimoine historique international.

Dans cet autre article, nous vous expliquions où trouver de véritables châteaux médiévaux européens en Russie.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.

Plus d'histoires et de vidéos passionnantes sur la page Facebook de Russia Beyond.
À ne pas manquer

Ce site utilise des cookies. Cliquez ici pour en savoir plus.

Accepter les cookies