Comment les traditions folkloriques font obstacle au confinement en Russie

Lifestyle
VICTORIA RYABIKOVA
Des représentants de plus de 180 nationalités différentes vivent en Russie. Beaucoup d'entre eux ont leurs propres coutumes et traditions, enracinées dans un passé lointain. Pour certains Russes, le respect de ces traditions s’est avéré plus important que la lutte contre la propagation du coronavirus.

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Un chaman en vêtements de fourrure et portant un étrange chapeau avec des cornes de renne tient d'une main un gong aux rebords garnis de fourrure. Dans son autre main, il tient un bâton avec quelque chose qui ressemble à un croc.

« Là où les forces errent, le cercle tourne, là où les troubles et les montagnes s’éloignent de la Terre natale, des maisons natales, maintenant, pour toujours et à jamais », répète le chaman à chaque coup de bâton sur le gong.

Autour du chaman, dans une petite pièce, également garnie de fourrures et de tissus, une vingtaine de personnes sont rassemblées. Elles se tiennent à proximité et avec une expression sérieuse observent ce qui se passe, certains filmant avec leur téléphone. Aucune des personnes présentes n'a de masque ou de gants.

C’est ainsi que le 22 mars, dans le territoire de l'Altaï, une cérémonie a eu lieu en l'honneur de l'équinoxe de printemps. Les chamans mènent ce genre de cérémonies chaque année, mais celui-ci est légèrement différent des précédents - cette année, les habitants ont demandé de protéger la région contre la Covid-19.

Des rituels similaires avec danses et tambourins ont eu lieu dans d'autres régions russes - Bouriatie et Touva, a fait savoir l’agence TASS.

« Chaque semaine, nous avons des cérémonies pour honorer nos protecteurs et nos divinités. Afin que la base karmique de notre corps soit protégée de toutes sortes d'adversités, y compris du coronavirus », explique le chaman bouriate Baïr Tsyrendorjiev.

Les chamans n’ont toutefois pas entièrement réussi à protéger la région de l'adversité - au 10 mai, dans l'Altaï, il y avait 52 patients atteints de coronavirus, dans le Touva - 81, en Bouriatie - 570.

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C’est dur pour tout le monde

« Dans les autres régions, des rencontres en mémoire des défunts ont lieu après un enterrement dans un café ou à la maison. Nous, nous sortons les tentes dans la rue et dressons des tables pour les invités, sinon nous ne pouvons pas accueillir tout le monde dans la maison », explique Gueorgui, un habitant de Vladikavkaz, la capitale de l'Ossétie du Nord. Les Ossètes représentent près de 65% de la population de cette république du Caucase du Nord, selon le recensement de 2010.

Selon Gueorgui, les funérailles et les mariages se déroulent en grande pompe en Ossétie du Nord en dépit de l'auto-isolement - selon la tradition, tout le monde est invité à un tel événement, même les personnes éloignées.

« Il y a environ trois semaines, lorsque tous les cafés et coiffeurs étaient fermés, j'étais à des funérailles. [Il y avait] des parents éloignés et d’autres villageois. On était plusieurs centaines, je dirais 500 à 600 personnes. Sur ce nombre, 5-6 personnes étaient masquées, ce n'est pas bien vu chez nous, pas viril », se souvient Gueorgui.

Les gens ne pouvant pas tenir dans la cour de la petite maison, des tentes avec des tables ont été dressées directement dans la rue.

« Au moment des funérailles, la rue était bloquée. Chacun comprend que tout le monde doit exprimer ses condoléances et ses souhaits aux maîtres de maison afin que les catastrophes ne se produisent pas dans cette maison. C’est dur pour tout le monde », explique-t-il.

Les funérailles ont également lieu dans la république voisine d'Ingouchie - plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées pour les funérailles de l’imam d’une mosquée et de ses fils. Au  10 mai, il y avait en Ingouchie 1 199 malades du Covid-19, en Ossétie du Nord - 1 575 contaminations.

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Attraction des morts

Dans une vidéo tournée par un habitant de Nijni Novgorod, on peut voir une petite femme habillée en noir avec les mains tremblantes tenir un bouquet de fleurs en jetant un coup d’œil furtif en arrière. D’un air hésitant, elle s'approche d'une haute clôture bleue. Se penchant légèrement, elle se faufile rapidement dans l'espace entre la clôture et le sol, et disparaît immédiatement derrière la clôture. Un cimetière de la ville se trouve de l’autre côté, et il était plus important pour cette femme de s’y rendre ce jour-là que de chercher à contenir la pandémie.

Chez les orthodoxes russes, pour Radonitsa - jour qui a lieu deux semaines après Pâques - il est de coutume de « rendre visite » aux parents décédés dans les cimetières. Sur leurs tombes, on dépose des fleurs et prie pour les défunts. En 2020, Radonitsa est tombée le 28 avril, lorsque le régime de confinement était en vigueur dans la grande majorité des régions russes.

En raison de la propagation du coronavirus, la plupart des cimetières des régions ont été fermés, seuls les employés et les personnes venues pour des funérailles y étant admis. Mais l'interdiction n'a pas gêné grand-monde - certains ont franchi la clôture, d'autres ont cherché des « trous » pour se rendre jusqu’à leurs défunts.

Des contrevenants ont été vus à Khabarovsk, Saint-Pétersbourg, Nijni Novgorod et dans d'autres villes russes. Cependant, les croyants eux-mêmes ne se considèrent pas comme des violateurs et l'interdiction de rendre visite à leurs proches est perçue comme une offense.

« C'est une journée du souvenir, la tradition est apparue au fil des décennies, elle ne peut pas être rompue. De plus, l'auto-isolement (nom donné au confinement en Russie, ndlr) implique des actions volontaires, et personne n'a le droit d'interdire de rendre visite à des parents - c'est une assignation à domicile », s’indigne Tatiana Youdina, habitante de Tcheliabinsk (Sibérie occidentale), qui a visité le cimetière pour Radonitsa.

Vladimir, un autre résident, qualifie l'interdiction d’« illogique ».

« La distance entre les tombes respecte la distanciation sociale. Je ne pense pas qu’il y aura foule auprès de chacune d’elles… Dans les transports et au magasin, le risque d'infection est plus élevé, alors maintenant il faudrait rester cloîtré à la maison, se nourrir du Saint-Esprit ? », déplore-t-il.

Le 10 mai, on dénombrait dans la région de Tcheliabinsk 1 041 cas de contamination.

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La ronde de toutes les tentations

Le 26 avril, deux femmes résidant dans une maison près d'une zone forestière à Nijni Novgorod ont entendu du bruit et des cris étranges.

Plongeant profondément dans la forêt, elles ont vu la scène suivante : une centaine d'hommes et de femmes sans masque dansaient la ronde en criant des phrases incompréhensibles.

La vidéo de cette étrange réunion est rapidement devenue virale sur les réseaux sociaux et a été montrée aux informations sur les chaînes de télévision fédérales. Des poursuites pour non-respect de l'auto-isolement ont été ouvertes contre deux participants à l'événement, et le dossier a été transmis au tribunal. Les amendes pour chacun des participants peuvent aller de 1 000 à 30 000 roubles (de 12,5 à 374 euros).

L'un des participants à la ronde, Oleg (le nom a été modifié à la demande de l’intéressé), a expliqué que la ronde se tenait en l'honneur de Krasnaïa Gorka, une fête folklorique célébrée au début du printemps et remontant à l’ancienne Russie.

« Nous avons organisé une cérémonie de réunification des habitants du pays de Nijni Novgorod avec leurs ancêtres, avec les forces de la nature, ainsi qu’un réveil du sommeil et du gel afin de ne pas livrer à notre Russie et la Terre entière aux châtiments et à l’asservissement complet via la numérisation », explique-t-il.

De plus, ils avaient toutes les protections nécessaires, affirme Oleg.

« Nous avions beaucoup d'eau pour ne pas déclencher un incendie, et bien sûr de la bonne humeur, des chansons, des danses, des jeux, des compétitions, une marche sur les charbons ardents, de la natation et de la nourriture savoureuse, ça suffit. Quant au coronavirus il passera par lui-même », assure-t-il.

Au 10 mai, la région de Nijni Novgorod dénombrait 4 442 cas d’infection au Covid-19.

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