Photo-essai: Moscou par l’une des dernières chaudes nuits de septembre

Ilya Ogarev
On dit que Moscou ne dort pas. Jamais la ville ne s’anime au lever du soleil ni ne s’endort lorsqu’il se couche. Des gens se meuvent le long de la rivière, profitant de l’air encore doux. Une nuit de septembre, une longue promenade. De quelle façon bat le cœur de la capitale une fois le crépuscule annoncé en cette fin des beaux jours?

Sur les routes, des embouteillages. Des vitres baissées, des bribes de conversations nocturnes. Moscou ouvre ses fenêtres, pour laisser pénétrer l’air du soir, déguste son cidre et son vin, écoute du jazz sur le trottoir, chevauche ses longboards et gyroskates sur le Quai de Crimée, répand les dernières révélations volées.

Sur la rue Tverskaïa, la lumière inonde le visage blême et fatigué d’un livreur de Delivery Club. Écouteurs aux oreilles, il s’abandonne à la musique pour se motiver à garder la cadence sur son vélo. De jeunes filles trainent sur la place, réalisent des selfies face à la vitrine miroitante d’une banque, fument de fines cigarettes. L’une d’elles arbore un collant déjà effilé au-dessus de la cheville.

« En adulte. Je n’y serais pas allée, je n’aurais pas commencé » « Arrête Sveta, c’est rien. Un jour il répondra de ses actes »  « Et s’il ne le fait pas ? ». Fragments de discussions ouïes près de la terrasse du restaurant Jean-Jacques, sur la ruelle Stolechnikov. Et moi, je suis là, témoin malgré moi de ces drames étrangers.

Au milieu des tables, les passants et les serveurs se frayent un chemin. Ceux-ci jouent les équilibristes avec leurs lourds plateaux, sur lesquels trônent des verres transpirant d’eau fraîche. Livreurs, femmes croulant sous les sacs, d’autres défilant en talons hauts, une tzigane, tous jouent des coudes. Cette dernière contourne les tables, scrutant les visages d’un regard perçant. Sa voix est basse et de velours, et ses yeux d’un noir insondable. Elle me dit que je suis quelque peu jalouse et que je ferai un mariage civil. Pour ça, elle ne prend pas moins de 200 roubles. Valeur des prédictions moscovites.

En descendant l’avenue, le long des boutiques Louis Vuitton et Miu Miu, je rencontre Sacha. Il fredonne de belles chansons, joue de la guitare et regarde fixement devant lui. Il me confie qu’il sort dans la rue chaque nuit car c’est ainsi qu’il envisage de passer au niveau supérieur. « Il n’y a rien de honteux là-dedans, je me tiens ici, et les gens sourient là-bas. Je suis sorti de ma zone de confort. Peut-être qu’un jour j’interpréterai mes propres compositions sur scène, je les ai déjà… Tu sais, dans tous les cas je le ferai. Je ne me suis laissé aucun autre choix dans la vie ». Et de sa voix cassée il entonne une chanson russe commençant par « ne soyez pas timide », tandis qu’à quelques pas de là un joyeux drille quelque peu alcoolisé se lance dans une danse exaltée.

Les laveuses de rue bourdonnent bruyamment sur la paisible Petrovka. Marcher sur l’asphalte craquelé, sur les graviers, marcher de ces jambes déjà lourdes, à travers les barrières vertes et blanches de chantier, qui assiègent actuellement le centre-ville tout entier. À une heure du matin, devant le pub Haggis on fume, on boit. Une femme en rouge et noir, les cheveux au carré, est assise, silencieuse, sur des sacs de ciment laissés ici par les ouvriers. Elle porte à ses lèvres tour à tour une cigarette Marlboro, les rouges, les plus fortes, et une bière Budweiser.

N’est-ce pas étrange de venir ici, où il y a foule, de venir pour ne pas rester un vendredi soir à la maison, sur Facebook, de venir pour ne pas sombrer dans un rêve éveillé ? Visiblement ça ne l’est plus. « Come as you are, as you were … », entend-t-on, douce mélopée émanant du bar.

Non-loin de là, un poste de police. Un fonctionnaire somnole à l’entrée, devant des tourniquets hors-service. « Aujourd’hui il y a de l’agitation. Chaque vendredi on nous amène une vingtaine de personnes. Bagarres d’ivrognes, refus de payer une addition …», affirme-t-il en faisant tourner un stylo au-dessus du carnet de service à moitié bleu. Mais il vous faut quoi ? Vous êtes arrivés tôt, revenez à 2h. Pour l’instant il n’y a personne ici ».

Sur la Malaïa Bronnaïа, à la lueur des lampadaires et autres vérandas d’été des restaurants, on se croirait en plein jour. Ici règnent les talons, dos nus, parfums enivrants, vins à 100 euros dans des gobelets en plastique. Victoires rapides, réseaux sociaux et attentes déçues Les femmes accompagnent les hommes de leur regard, et ceux-ci les admirent du coin de l’œil. Mais ils sont isolés, comme dans une bulle, et la plupart rentreront seuls, plongés dans leur smartphone.

À trois heures, à l’angle de la rue, éclate une bagarre entre trois gaillards venus du Caucase. Une veste en cuir se déchire, une arcade sourcilière se fracture. Ils repartent tout de même ensemble. D’une onéreuse voiture sortent une blonde et une brune, leurs jambes semblent fléchir sous le poids du bouquet de roses qu’elles soulèvent. Un selfie en attendant le taxi pour rentrer à la maison. Chaussées humides, air frais et voitures plus éparses. Le lendemain endormi est déjà arrivé, mais on dit que Moscou ne dort pas. Jamais elle ne s’anime au lever du soleil ni ne s’endort lorsqu’il se couche. J’aime cette ville, ces Moscovites tardifs, leurs destinées, leurs longues promenades, leur solitude, leurs diners nocturnes, leurs regards furtifs. Moscou plus magnifique que jamais, encore estivale, chaleureuse, diverse, vivante.

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