Conflit Qatar vs Arabie saoudite: comment réagira Moscou?

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Six pays ont annoncé le 5 juin la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar, souhaitant isoler ce dernier du monde arabe. Les experts russes estiment que Moscou doit rester neutre dans ce conflit, car ses relations sont compliquées tant avec le Qatar qu’avec ses adversaires.

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Le Qatar, petit émirat du Golfe d’une superficie de 11 586 km2 qui compte 2,4 millions d’habitants, s’est retrouvé le 5 juin au centre de l’attention du monde entier. Six pays – l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahrein, l’Égypte, le Yémen et les Maldives, ainsi que le gouvernement provisoire de Libye – ont rompu leurs relations avec Doha.

Le Qatar est accusé d’encourager le terrorisme (Al-Qaïda, l’organisation État islamique et la confrérie des Frères musulmans) et de déstabiliser la région. Les citoyens qataris ont quatorze jours pour quitter l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn. Le ministère qatari des Affaires étrangères a déclaré qu’il « regrettait » la décision de ces pays de rompre les relations diplomatiques.

Le facteur iranien

L’attaque contre l’émirat, petit mais riche en hydrocarbures (3ème au monde d’après les réserves de gaz naturel), est dû à la confrontation grandissante entre l’Arabie saoudite et l’Iran, affirme l’arabisant Grigori Kossatch, professeur à la chaire de l’Orient moderne de l’Université des sciences humaines de Russie. Les Saoudiens considèrent Téhéran comme le plus grand fléau au Proche-Orient et cherchent à former une union de pays arabes pour faire face à la menace iranienne.

Quant au Qatar, il pratiquait une politique indépendante, ce qu’il paie aujourd’hui au prix fort. « Les (récentes) déclarations de cheikh Tamim, émir du Qatar, selon lesquelles l’Iran est une puissance régionale importante dont le rôle doit être pris en compte ont été vivement critiquées en Arabie saoudite », a-t-il rappelé à RBTH.

Les autorités officielles de Doha ont affirmé un peu plus tard que la déclaration était truquée, mais il était déjà impossible de maîtriser la colère de l’Arabie saoudite, d’autant plus que le Qatar coopère réellement avec l’Iran, notamment en Syrie où les deux pays s’entendent sur l’échange de prisonniers entre chiites et sunnites, a indiqué Anton Mardassov, expert russe de la Syrie à l’Institut de développement innovant.

La visite du président américain à Riyad le 24 mai a versé de l’huile sur le feu, Donald Trump ayant soutenu sans réserve le royaume en déclarant que l’Iran était le danger numéro un pour le Proche-Orient. « Cette visite a encouragé l’élite saoudienne en lui donnant un nouvel espoir » et en la poussant à porter un coup à l’émirat insoumis, a expliqué Grigori Kossatch.

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Relations tendues

L’histoire des relations entre la Russie et le Qatar est loin d’être simple. C’est à Doha que les agents secrets russes ont éliminé en 2004 Zelimkhan Iandarbiyev, l’un des leaders des séparatistes tchétchènes qui avait trouvé refuge dans le pays. Deux agents ont été condamnés à la prison à vie et ce n’est qu’au prix d’intenses efforts et de longues négociations qu’il a été possible de les faire rentrer en Russie.

Novembre 2011 a été marqué par un nouveau scandale : l’ambassadeur de Russie, Vladimir Titorenko, a été passé à tabac par les douaniers de l’aéroport de Doha. Les médias ont tout de suite évoqué la confrontation de la Russie et du Qatar en Syrie, où Moscou soutient le régime, tandis que Doha sympathise avec l’opposition. La Russie a abaissé le niveau de ses relations diplomatiques avec le pays à l’issue de cet incident.

Outre les différends sur la Syrie, la Russie et le Qatar sont concurrents sur le marché gazier. Selon certaines suppositions, la guerre en Syrie a éclaté lorsque le président en exercice Bachar el-Assad, allié de la Russie, a bloqué l’idée de construire un gazoduc traversant le pays pour acheminer le gaz qatari vers l’Europe.

Néanmoins, la plupart des experts rejettent cette hypothèse. Ainsi, Mikhaïl Kroutikhine, spécialiste du marché du pétrole et du gaz, souligne dans un article pour Forbes qu’il n’y a aucun avantage économique pour le Qatar à construire une conduite jusqu’à l’Europe via la Syrie. « N’importe quel projet de livraison du gaz qatari en Europe par voie terrestre sera économiquement perdant face au transport de gaz liquéfié par mer », a-t-il affirmé.

Personne à soutenir

Toutefois, aussi complexes que soient les relations entre la Russie et le Qatar, le principal rival de ce dernier dans la région, l’Arabie saoudite, n’est pas mieux incliné envers Moscou. « Les rapports entre Moscou et les pays du Golfe sont assez difficiles, a constaté Anton Mardassov. Nous tentons actuellement de les améliorer ». Dans ce contexte, a-t-il estimé, la Russie ne devrait pas se ranger d’un côté ou de l’autre dans ce conflit qui ne la concerne pas.

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Grigori Kossatch partage ce point de vue : selon lui, l’essentiel pour Moscou dans ce conflit est que les divergences ne débouchent pas sur de sérieuses oscillations sur le marché des hydrocarbures. Le reste lui est indifférent. «  La Russie n’obtiendra pas de dividendes si elle soutient l’une ou l’autre des parties en conflit, a-t-il noté. Le plus raisonnable serait, à mon avis, de rester absolument neutre avec une rhétorique officielle traduisant l’idée suivante : surtout ne vous bagarrez pas ».

Pour le moment, la Russie se comporte exactement de la sorte. Le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, a indiqué que la Russie n’avait pas l’intention d’intervenir dans les affaires intérieures du Golfe et a exprimé l’espoir que la situation serait réglée par des négociations​. Il s’est refusé à tout commentaire au sujet des déclarations accusant le Qatar de soutenir le terrorisme.

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