​Avion russe abattu : la Turquie se tire une balle dans le pied

Une action de protestation devant l'ambassade de Turquie à Moscou.

Une action de protestation devant l'ambassade de Turquie à Moscou.

Artem Korotaev / TASS
​L’incident du bombardier russe Su-24, abattu par l’aviation turque près de la frontière syrienne, aura de graves conséquences pour les relations russo-turques, a déclaré le président russe Vladimir Poutine. Les experts s’attendent à un important refroidissement dans les relations bilatérales, du moins à court terme, et regrettent qu’Ankara refuse le partenariat stratégique avec Moscou qui présageait des avantages considérables pour Ankara.

Un bombardier russe Su-24 a été abattu par un chasseur turc dans la matinée du 24 novembre. La Turquie assure que l’avion russe a violé l’espace aérien du pays. Vladimir Poutine a déclaré que celui-ci avait été abattu sur le territoire syrien. Le président russe a qualifié les actions de la Turquie de « coup de dans le dos infligé par les complices du terrorisme ».

Turkish Stream et la stratégie turque

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Ces derniers temps, les relations entre la Turquie et la Russie faisaient les choux gras de la presse. Les liens russo-turcs ont attiré l’attention principalement suite à la décision de Moscou de renoncer au gazoduc South Stream, qui devait transporter le gaz dans le Sud de l’Europe via la mer Noire. En décembre 2014, les responsables russes ont annoncé que ce projet était abandonné et que des négociations avaient été lancées avec la Turquie en vue de la construction d’un nouveau gazoduc, Turkish Stream, qui devait également passer le fond de la mer Noire. Les négociations sur ce projet sont actuellement à l’arrêt en raison des divergences sur le prix du gaz.

Vladimir Avatkov, professeur de l’Institut d'État des relations internationales de Moscou et spécialiste de la Turquie, estime qu’il serait prématuré d’envisager d’éventuels progrès dans les négociations sur Turkish Stream en raison de l’incident, qui témoigne surtout de l’absence de vision stratégique des dirigeants turcs. « Ankara ne comprend pas qu’un projet stratégique comme Turkish Stream permettrait à la Turquie de contrôler l’Europe avec la vanne du gaz et offrirait des opportunités radicalement nouvelles à la Turquie », nous a confié l’expert. Pourtant, la Turquie a opté pour des intérêts tactiques incertains.

Les experts soulignent que l’avion russe a probablement été abattu après que la Russie ait commencé à activement détruire les citernes de pétrole et les raffineries contrôlées par les extrémistes de l’Etat islamique. Cela aurait pu frapper les intérêts d’une partie de l’establishment turc qui tire ses dividendes du commerce pétrolier avec l’EI.

M. Avatkov estime que cet incident prouve qu’il est impossible pour la Russie de construire « une coopération stable avec la Turquie en matière de sécurité et de géopolitique » et anticipe une vive réaction de Moscou.

Vers la rupture ?

Pourtant, suite à la visite récente de Vladimir Poutine au sommet du G20 à Antalya et sa rencontre avec le président Recep Erdogan, tout portait à croire que la Russie et la Turquie parviendraient à régler tous leurs différends. En décembre,  Erdogan était attendu à Moscou. Cette visite paraît désormais improbable. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui devait se rendre à Istanbul le 25 novembre, a annulé sa visite suite à l’incident du Su-24.

Cependant, les analystes ne croient pas que l’incident lié à l’avion russe conduira à une rupture totale des relations russo-turques. Vladimir Sotnikov, spécialiste de l’Institut des études orientales de l’Académie russe des sciences, estime que cet incident risque, bien entendu,  d’« envenimer les relations entre Moscou et Ankara pour un moment ». « Il y aura de graves complications et les autorités russes formuleront, à court terme, leurs protestations », estime l’expert.  Cependant, il ne s’attend pas à une rupture totale des relations bilatérales et ne pense pas que les projets dans le domaine économique seront sacrifiés.

Situation difficile

Boris Kagarlitski, directeur de l’Institut de la mondialisation et des mouvements sociaux, nous explique qu’une réaction trop dure ne serait pas dans les intérêts de Moscou. Il estime que « ce ne sont même pas les relations entre la Fédération de Russie et la Turquie qui vont déterminer la sévérité de la réponse, mais la vision du Kremlin  quant à l’avenir des relations entre la Russie et l’Occident ». À ce titre, il estime que « les responsables russes choisiront la réponse la plus souple ».

Toutefois, certains pensent que la Turquie pourrait avoir du mal à obtenir le soutien de l’Occident dans le contexte actuel. Behlul Okzan, expert en relations internationales de l’université d’Istanbul Marmara, estime que « sur le plan diplomatique, la Turquie s’est mise toute seule dans une situation difficile ». La Turquie a abattu un avion qui bombardait les groupes djihadistes, alors que suite aux attentats de Paris, l’attitude de l’Occident vis-à-vis des groupes radicaux a changé. « [Désormais], se pose la question des liens entre ces groupes et la Turquie », souligne l’expert.

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