Comment un morceau de la Russie tsariste est-il apparu à Jérusalem?

Legion Media
Depuis sa création en 1860, la Mission russe de Jérusalem a subi de nombreuses transformations et changements de propriétaires.

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Une semaine avant la fin de son exercice à la tête de l'Union soviétique en 1964, Nikita Khrouchtchev a approuvé la décision de vendre une propriété de près de 7 hectares dans le centre de Jérusalem, qui appartenait au Patriarcat de Moscou, pour l’équivalent de 3,5 millions de dollars en oranges de Jaffa.

Après la vente, tout ce qui est resté entre les mains des Soviétiques dans la « Mission russe » sont l'église de la Sainte-Trinité, monument de Jérusalem, avec ses dômes verts et ses quatre clochers octogonaux, et un autre bâtiment. La transaction, réalisée au moyen de ces agrumes car Israël manquait à l'époque de devises fortes, est toujours considérée comme controversée, car la Russie a ainsi perdu un bien immobilier de premier ordre dans ce qui est la Terre sainte pour les pratiquants de trois des principales confessions du pays.

Outre l'église, la Mission russe, qui était autrefois entourée de remparts, abritait un consulat, des foyers pour hommes et pour femmes, un hôpital, ainsi qu’une importante mission orthodoxe, en plus d’autres bâtiments. De nos jours, ce quartier abrite le tribunal de district de Jérusalem, le quartier général de la police, et a même accueilli des boîtes de nuit, bien que certaines parties de la mission soient à nouveau la propriété des Russes.

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Un héritage russe du XIXe siècle

Pèlerins russes

Depuis que la Russie a adopté le christianisme orthodoxe, l'un des plus grands désirs des fidèles a été de se rendre en pèlerinage en Terre Sainte. À une époque où des moyens de transport relativement modernes et accessibles étaient pourtant disponibles pour les pèlerins russes, le contrôle ottoman de la Palestine rendait la tâche difficile. En 1844, les Ottomans ont cependant permis au premier archimandrite (abbé principal) orthodoxe de Russie de résider à Jérusalem.

Rupture du jeûne de la Pâque dans la cour Saint-Serge de la Société impériale orthodoxe de Palestine à Jérusalem. Fin du XIXe siècle

Une quinzaine d'années plus tard, après que la Russie eut perdu un bras de fer avec les Français pour le contrôle des sites orthodoxes en Terre Sainte, le tsar Alexandre II a utilisé ses bons offices auprès des Ottomans pour bâtir un consulat russe à Jérusalem.

Pèlerins russes orthodoxes à Jérusalem, 1907

L'année 1860 a ensuite vu la formation de la Société impériale orthodoxe de Palestine, qui visait à guider les pèlerins de Russie. Ces pèlerinages étaient encouragés et subventionnés par Alexandre II, et au cours des années suivantes, sous le patronage du tsar, une propriété a été achetée à l'extérieur de la vieille ville de Jérusalem et baptisée « Mission russe ».

La pièce maîtresse était la cathédrale de la Sainte-Trinité, consacrée en 1872. Rappelant les grandes cathédrales de Saint-Pétersbourg, son hall principal et ses allées sont d'un bleu nuancé de rose pâle et représentent le panthéon des saints orthodoxes.

Consulat de Russie à Jérusalem

Le consulat russe a de son côté été construit en fusionnant les caractéristiques européennes et les techniques de construction locales. Néanmoins, le bâtiment le plus important de la Mission après la cathédrale principale était connu sous le nom de Doukhovnia. Il accueillait la mission de l'église orthodoxe russe, mais avait été initialement érigé, en 1863, comme un hospice. Le mot « doukhovnia » est un dérivé de l’équivalent russe de « spirituel », « ecclésiastique », tandis que la structure de la cour a été conçue avec sa propre chapelle.

Cour Saint-Serge

Un autre édifice impressionnant est la cour Saint-Serge (achevée en 1889), nommée en l'honneur du grand-duc Serge, frère du tsar Alexandre III. Doté d'une tour impériale de style Renaissance, le bâtiment servait d'hospice aux aristocrates russes.

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La Première Guerre mondiale et son impact

L'hôpital dans la Mission russe

La Mission russe a continué à bénéficier du soutien de l'État jusqu'au début de la Première Guerre mondiale, lorsque la Russie et l'Empire ottoman se sont retrouvés dans des camps opposés. Les autorités ottomanes n'ont alors pas tardé à expulser les Russes des lieux après le début du conflit.

Véhicules blindés britanniques en août 1929 près des bâtiments russes de Jérusalem

Avant que ne débute 1918, les Britanniques avaient pris le contrôle de la Palestine. Les nouveaux dirigeants ont donc utilisé le complexe russe comme l'une des bases du mandat britannique. Au cours des trois décennies suivantes, la Mission a accueilli des palais de justice, des prisons et des bureaux gouvernementaux. 

Ce site et les rues avoisinantes ont ensuite été transformés en zone de sécurité centrale et dotés d'une clôture en fil de fer barbelé. Les juifs palestiniens ont à cette époque cyniquement surnommé la zone « Bevingrad », une combinaison du nom du ministre britannique des Affaires étrangères Ernest Bevin (qui a refusé l'entrée des survivants de l'Holocauste en Palestine) et de Stalingrad (pour la façon dont la ville a tenu bon pendant la Seconde Guerre mondiale).

Bureaux du gouvernement israélien

Pendant la guerre de Palestine de 1947-49, la Mission russe a été capturée par des paramilitaires juifs. Aussi, les autorités israéliennes ont-elles décidé de restituer tous les biens russes du pays à l'Union soviétique, après que cette dernière a reconnu l'existence de leur État.

L'URSS n'accordait toutefois que peu de valeur à ce qui allait pourtant devenir l'une des zones les plus onéreuses du Moyen-Orient. La religion n’étant pas la bienvenue au pays des Soviets, les autorités ne voyaient pas l'intérêt de conserver la Mission, d'où l'échange de ce territoire important et historique contre de simples oranges.

Le gouvernement israélien a par conséquent réservé au complexe la même utilisation que les Britanniques. La Doukhovnia accueille désormais les tribunaux de première instance de Jérusalem et un tribunal d'instance.

Une minuscule présence russe est toutefois demeurée dans l'enceinte après la transaction de 1964, la Société impériale orthodoxe de Palestine y conservant un bureau. À l'époque de la guerre froide, les services secrets israéliens considéraient d’ailleurs cette organisation avec beaucoup de suspicion et les médias laissaient entendre que ses membres étaient en réalité des agents du KGB.

Les immigrants juifs russes en Israël fréquentaient également les restaurants et les bars du quartier, qui comptait des boîtes de nuit portant des noms tels que « Glasnost » et, plus récemment, « Poutine ». Les environs accueilleront bientôt un nouveau campus ultramoderne de l'Académie Bezalel des arts et du design.

En 2008, Israël a accepté de rendre à la Russie la cour Saint-Serge qui, au fil des décennies, avait servi de bureaux à divers ministères israéliens. Le gouvernement russe a quant à lui annoncé qu'il prévoyait d'utiliser ce bâtiment pour sa fonction initiale, à savoir servir les pèlerins. Moscou a également demandé plus de terrains et de propriétés dans l'enceinte, mais il est peu probable que lui soient demandées en échange de simples oranges de Jaffa.

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