Comment la Russie impériale s’est-elle prise de passion pour le spiritisme?

Une séance de spiritisme en France vers 1870

Une séance de spiritisme en France vers 1870

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À la fin du XIXe siècle, les cercles de la haute société de Saint-Pétersbourg étaient fascinés par les séances de spiritisme. Il y avait cependant un problème. Cette tendance macabre était en effet née de l’imagination de deux espiègles fillettes américaines. La nature frauduleuse de cette pseudoscience n'a cependant pas empêché les Russes instruits et puissants de s’adonner à cette pratique visant à communiquer avec les morts.

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Dans les années 1850, le spiritisme s'est répandu des États-Unis vers l'Europe et a rapidement fait son apparition dans les salons de la haute société russe, où il a reçu un accueil chaleureux de la part des riches oisifs qui étaient de plus en plus désillusionnés par la religion organisée, mais qui avaient aussi un besoin pressant de quelque chose d'exotique pour passer leur temps libre.

Qu'est-ce que le spiritisme ? Le mot vient du latin « spiritus » (esprit) et il s‘agissait d’un courant philosophique basé sur la croyance en la vie après la mort et la capacité de communiquer avec les esprits des défunts par l'intermédiaire de mystiques connus sous le nom de « médiums ».

Aujourd'hui, nous savons que le spiritisme n'était rien d'autre qu'un spectacle frauduleux monté pour étonner les naïfs, mais dans la seconde moitié du XIXe siècle, il était pris au sérieux par de nombreuses personnes.

Le mouvement a débuté en 1848, lorsqu'un journal de New York a décrit un cas présumé de communication mystique vécu par Kate (11 ans) et Maggie Fox (14 ans). Les deux sœurs, menteuses et malicieuses, avaient affirmé avoir établi un contact avec l'esprit d'un homme qui avait été assassiné dans leur maison.

Margaret (Maggie), Catherine (Kate), et Leah Fox, trois sœurs spiritistes aux États-Unis

Rien de tout cela n'était cependant vrai, mais cela n'a été révélé que 40 ans plus tard, lorsque les sœurs ont admis que ce n'était qu’un canular. Toutefois, à ce moment-là, il était trop tard. L'hystérie sur le spiritisme faisait déjà fureur en Amérique du Nord et en Europe.

« Je considère le spiritisme comme l'une des plus grandes malédictions que le monde ait jamais connues », a admis Kate Fox dans une interview accordée en 1888 à un journal populaire, le New York Herald.

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Débuts en Russie

Les premières séances à Moscou et à Saint-Pétersbourg ont eu lieu en 1853 et ces pratiques occultes sont rapidement devenues populaires dans une couche étroite de la haute société de ces deux villes. Dans les années 1870, des Russes plus ordinaires ont néanmoins eux aussi été dupés et ont cru que le contact avec les morts était possible, permettant au spiritualisme de pénétrer dans la société urbaine.

L'engouement pour les séances de spiritisme est devenu si grand que, en 1875, le célèbre professeur Dmitri Mendeleïev a proposé de former une commission pour étudier ces phénomènes. Bien que les conclusions de cette dernière aient fortement critiqué le spiritisme en le présentant comme une supercherie, cela n'a pas atténué la foi de ceux qui y croyaient réellement.

Le spiritisme avait d’ailleurs de puissants partisans en Russie, comme le conseiller d'État Alexandre Aksakof, le professeur de zoologie de l'Université de Saint-Pétersbourg Nikolaï Wagner, ou encore le chimiste Alexandre Boutlerov.

« Le spiritisme a attiré l'attention du public grâce à des articles de presse décrivant et promouvant des "phénomènes médiumniques", explique Natalia Veprikova, experte en spiritisme au Musée d'État de l'histoire des religions, à Saint-Pétersbourg. La couverture médiatique a eu un impact considérable sur l'opinion publique, non seulement par la nouveauté et le caractère exotique du spiritisme, mais aussi par le fait que d'éminents scientifiques agissaient comme ses apologistes convaincus ».

Pour établir un « contact » avec l'au-delà, les adeptes du spiritisme affirmaient qu'il y avait deux conditions préalables : les « esprits » eux-mêmes devaient désirer communiquer avec les vivants et un médium devait être présent et savoir comment établir un « contact » avec les morts.

Une carte de visite représentant une réunion de jeunes femmes dans un parloir, avec une silhouette fantomatique en arrière-plan, aux États-Unis vers 1860

Ce « contact » avec les défunts avait lieu dans une pièce sombre et fermée, avec des effets de son et de lumière, des coups bizarres, des vibrations ou des mouvements d'objets et de meubles, ainsi que la présence d'un médium qui prononçait des choses étranges dans un état de transe. Là encore, tout cela était arrangé par les organisateurs de la séance.

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Des journaux spécialisés dans le spiritisme ont été publiés et ont décrit les séances en détails. Les rapports étaient rédigés selon des règles strictes : l'heure et le lieu de la séance, les noms des médiums et les choses bizarres qui se produisaient. Ainsi, de nombreuses personnes étaient désireuses d'assister à ce « miracle » du « contact » avec les morts.

À Varsovie, le 3 septembre 1919

« La passion pour l'occultisme en Russie a atteint des proportions sans précédent et même des membres de la famille impériale ont intégré des sociétés occultes secrètes, relate Veprikova. Parfois, en prenant des décisions stratégiques d'État, les Romanov se tournaient vers des "prophètes" et des astrologues pour obtenir conseil ».

En 1910, le nombre de groupes spiritistes en Russie dépassait les 3 500, dont au moins 1 000 étaient actifs uniquement à Saint-Pétersbourg. La plupart des adhérents venaient des cercles aristocratiques, des intellectuels, ainsi que des personnes exerçant des professions créatives, mais aussi du clergé.

« L'engouement de l'intelligentsia russe pour le spiritisme et la table tournante a été facilité par la perception du mouvement comme faisant partie d'enseignements religieux et mystiques plus complexes, précise Veprikova. Le spiritisme a prospéré au milieu de l’essor général des sociétés théosophiques en Russie au tournant des XIXe et XXe siècles ».

Revue hebdomadaire

Avec l'avènement du pouvoir bolchévique en 1917, ces superstitions ont toutefois été découragées et l'État soviétique a envoyé des agents dans les sociétés occultes pour surveiller leurs activités.

Au début des années 1930, pratiquement toutes les sociétés spiritistes et occultes ont cessé d'exister en Union soviétique. Les membres de ces groupes étaient effet été accusés de propagande antisoviétique et d'activités contre-révolutionnaires.

Depuis les années 1990, les sociétés spiritistes sont officiellement de nouveau autorisées en Russie, mais l'enthousiasme des masses pour cette pratique est aujourd'hui bien loin de l'hystérie qu’elle a connue il y a plus d’un siècle.

Dans cet autre article, nous revenons sur la célèbre et horrifiante «expérience russe sur le sommeil» et tentons de déterminer sa véracité.

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