L’espion, le politicien et la showgirl: ce scandale qui a réchauffé la guerre froide

Getty Images; Russia Beyond
Lorsque la showgirl de 19 ans Christine Keeler a été présentée au secrétaire d'État britannique à la Guerre John Profumo, aucun d'entre eux n’imaginait que l'affaire allait bientôt bouleverser leur vie.

Russia Beyond désormais sur Telegram ! Pour recevoir nos articles directement sur votre appareil mobile, abonnez-vous gratuitement sur https://t.me/russiabeyond_fr

Les fans de la série télévisée The Crown sur Netflix se souviennent peut-être des tentatives anxieuses de la reine Elizabeth de savoir si son époux, le prince Philippe, était bien l’« invité mystère » photographié lors d'une fête des plus compromettantes.

S’il s’agit d’un récit fictif sur une querelle au sein de la famille royale britannique, le scandale politique impliquant un politicien, un mondain, une showgirl naïve et un espion soviétique était cependant tout à fait réel.

Fête au bord d’une piscine

Pendant le week-end des 8 et 9 juillet 1961, deux événements sociaux sans rapport ont obtenu un « point de contact » : une piscine sur le domaine de Cliveden dans le Buckinghamshire. Le premier réunissait des gens puissants qui dominaient la scène politique britannique : William Waldorf Astor II, un homme d'affaires anglais influent et politicien du parti conservateur, organisait une fête en l'honneur d'Ayub Khan, le président du Pakistan, qui avait pris le pouvoir en 1958.

Le lieu de la fête

Les invités de l'autre événement, organisé par le vicomte Astor, étaient moins éminents, mais tout aussi intrigants : notamment l'ostéopathe Stephen Ward et la danseuse Christine Keeler, entre autres. Cette nuit-là, les fêtes se sont mêlées au bord de la piscine.

Parmi les invités les plus en vue, figurait un couple qui allait bientôt être englouti dans un scandale conjugal et politique : le secrétaire britannique à la guerre John Profumo et sa célèbre femme, l’actrice Valerie Hobson.

John Profumo et sa femme Valerie Hobson

>>> Kim Philby: l'histoire du meilleur espion soviétique au Royaume-Uni

Lorsque le couple est apparu au bord de la piscine, Christine Keeler était en train de nager nue, cette dernière affirmant avoir oublié son maillot de bain ailleurs. « Une très jolie fille, très douce », indiquera John Profumo décrivant sa première impression de la showgirl des années plus tard.

Christine Keeler

C’est lors de cette baignade, qui a été plus tard décrite par un enquêteur comme « légère et gaie », que Christine Keeler, 19 ans, a été présentée à John Profumo alors qu'elle essayait de se couvrir avec une serviette, un geste qui n’a pas manqué de séduire le secrétaire à la guerre de 46 ans.

Bientôt, Profumo est tombé amoureux de Keeler. Il ne savait pas que Christine Keeler était suivie de près par le MI5…

La showgirl

« J'avais à peine dix-sept ans et j'avais le cœur léger au printemps 1959 lorsque je suis arrivée à Londres. Sans le savoir, j’étais entrée dans le monde de la guerre froide où s’opposaient des armées secrètes, les espions », a écrit Keeler dans son autobiographie, Secrets et mensonges, publiée pour la première fois en 2002.

À son arrivée à Londres, Keeler a commencé à travailler comme showgirl au Murray’s Cabaret Club, un lieu fréquenté par les oiseaux de nuit de la société londonienne, pour 8 livres 10 shillings (soit environ 200 $ au cours de septembre 2020) par semaine.

Christine Keeler en Espagne

L'ostéopathe et artiste Stephen Ward, un habitué du club, a séduit Christine et convaincu la showgirl d'emménager dans sa maison.

Keeler s’est installée avec Ward, mais a toujours nié avoir eu une relation amoureuse avec le médecin. « C’était mon mentor (…) depuis mon arrivée à Londres à l’adolescence. Je l'aimais, mais nous n'avons jamais été amants », écrira-t-elle plus tard à propos de leurs relations.

Stephen Ward, le mentor de Keeler, était un personnage intriguant. Ses réalisations dans le domaine médical et de l’art lui ont permis de se faire de nombreux amis puissants parmi les personnalités les plus influentes de Grande-Bretagne, et lui ont assuré un énorme succès social dans les plus hautes sphères de la société londonienne.

Stephen Ward

>>> Adolf Tolkatchiov, ce traitre soviétique ayant rapporté des milliards à la CIA

Pourtant, comme il s'est avéré plus tard, Ward était également ouvert à l’idée de se faire des amis de l'autre côté du rideau de fer.

En particulier, Ward a fait la connaissance d'Evgueni Ivanov, un Russe qui servait comme attaché naval à l'ambassade soviétique à Londres. Ivanov avait également un travail clandestin : officier du renseignement sous couverture du GRU, le service de renseignement soviétique.

Evgueni Ivanov

Dans les années 1960, la guerre froide était à son apogée. La politique britannique avait déjà été secouée par des scandales d'espionnage très médiatisés impliquant des « taupes » du renseignement soviétique dans l'establishment politique britannique. Et la crise des missiles de Cuba - un moment où les blocs communiste et capitaliste étaient au bord d’un conflit militaire - était sur le point de se produire.

Dans un contexte de tensions accrues, le MI5 - l'agence de contre-espionnage britannique - avait un œil sur Ivanov : les agents le considéraient comme susceptible de faire défection. Apparemment, ils sont allés chercher Ward pour lui demander une faveur : utiliser Keeler comme « piège à miel » pour Ivanov.

« Je suis devenue un pion pendant la guerre froide », a écrit Keeler, qui allait bientôt avoir des relations sexuelles avec l'espion soviétique. Malheureusement pour le MI5, John Profumo est apparu à l'horizon et a ruiné leur jeu…

Le scandale

Keeler a déclaré qu'elle avait été manipulée pour avoir des relations sexuelles avec Evgueni Ivanov, mais qu’elle n'avait pas réfléchi à ce moment-là. « Ce n’est pas que j’avais honte d’avoir couché avec John Profumo, le secrétaire d’État à la guerre du cabinet d’Harold Macmillan (Premier ministre britannique à l’époque), ou d’avoir été manipulée pour avoir des relations sexuelles avec un espion de Moscou pendant la même semaine », a déclaré Keeler, avouant qu'elle aimait les hommes et le sexe dans sa jeunesse.

Christine Keeler

>>> Au-delà de la propagande: huit grands films montrant les deux côtés de la guerre froide

Ce qui aurait pu sembler à la jeune Keeler un banal trio amoureux a conduit à l'un des plus grands bouleversements politiques de l'histoire de la guerre froide en Grande-Bretagne : le secrétaire d'État à la guerre, John Profumo, a été compromis et ne pouvait plus se voir confier des secrets d'État.

Toute l'histoire aurait pu être enterrée sans un accident survenu à Keeler un an plus tard : un règlement de comptes entre deux autres amants de Keeler a mis la presse sur les traces du passé de la showgirl et ses relations avec Profumo et Ivanov ont assez rapidement fait surface.

S'adressant à la Chambre, John Profumo a nié tout caractère sexuel dans ses relations avec Keeler. Cependant, l'affaire a bientôt été révélée et Profumo a admis qu'il avait menti à la Chambre, démissionnant du poste de secrétaire d'État à la guerre et abandonnant la vie publique le 5 juin 1963.

Par la suite, le premier ministre Harold Macmillan a démissionné en novembre 1963 pour des raisons de santé et le Parti conservateur a perdu les élections nationales en 1964.

John Profumo

Pourtant, le secrétaire à la guerre et les conservateurs ne sont pas les seules victimes de l'affaire Profumo, comme le scandale a été surnommé. Stephen Ward a été accusé de vivre du proxénétisme, mais il s'est suicidé avant que la peine ne soit prononcée.

Stephen Ward avec des modèles

La protégée de Ward avait une opinion différente des crimes de son mentor. « Stephen Ward a été dépeint devant les tribunaux, dans les rapports gouvernementaux, dans les films et à la télévision comme un vaurien immoral ; il a été rejeté comme un sympathisant communiste, un amateur qui ne faisait du mal qu’à lui-même, un homme un peu idiot et vaniteux. En réalité, Stephen Ward se liait d'amitié avec des hôtes éminents et puissants du gouvernement britannique, de l'aristocratie et même des membres de la famille royale. Avec des associés, il a attiré bon nombre d'entre eux dans des situations compromettantes. Il savait toujours ce qu'il cherchait et s'il était inquiet, il aurait tué pour se protéger. Ses activités d'espionnage comprenaient l'acte audacieux de Moscou consistant à placer l'un de leurs hommes au cœur des services secrets britanniques pendant la période la plus tendue de la guerre froide, lorsque la paranoïa concernant la bombe - en particulier les missiles nucléaires - était à son apogée : qui en avait, qui pourrait les utiliser ? Où ? Et quand ? », a écrit dans son livre Keeler au sujet de sa compréhension du rôle de Ward dans le jeu d'espionnage de l'époque.

>>> Cinq lieux moscovites où le KGB a débusqué des agents de la CIA

Evgueni Ivanov a également été puni par ses supérieurs dans la communauté du renseignement soviétique, ou, à tout le moins, n’a pas été correctement récompensé. Il a été rappelé à Moscou en décembre 1962 ou janvier 1963, quelques mois avant que le scandale de l'affaire Profumo n'éclate.

Le problème était que, apparemment, il n'a pas rendu compte de sa relation avec Keeler à ses supérieurs jusqu'à ce que le scandale n’éclate. De retour en Union soviétique, il a été réaffecté à la Flotte de la mer Noire.

En janvier 1994, l'espion soviétique a été retrouvé mort dans son appartement de Moscou à l'âge de 68 ans. Selon son éditeur John Blake, Ivanov était « un peu triste que sa carrière ne se soit pas déroulée comme il le voulait ».

Quant à Christine Keeler, elle a été stigmatisée en raison de la couverture de l'affaire par la presse, mais a défendu son rôle tout au long de sa vie : « J'ai toujours nié être une prostituée. (…) Vous pouvez penser que vous connaissez ma vie parce que vous l'avez vécue ou parce que vous avez vu Scandal, le film tourné sur moi il y a quelques années, au cinéma ou quand il est rediffusé à la télévision. Je suis désolée, mais ce film n’était qu’un instantané de ce qui s’était réellement passé, il n’évoque les événements qu’en surface ».

Vous pensez tout connaître des services de sécurité russes et soviétiques ? Vérifions donc cela par le biais d'un test, que vous trouverez en suivant ce lien.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.

Plus d'histoires et de vidéos passionnantes sur la page Facebook de Russia Beyond.
À ne pas manquer

Ce site utilise des cookies. Cliquez ici pour en savoir plus.

Accepter les cookies