Kim Philby: l'histoire du meilleur espion soviétique au Royaume-Uni

Sputnik
Kim Philby éclatait de rire en regardant le film soviétique Dix-sept moments du printemps. « Avec une telle expression faciale, un espion ne tiendrait pas une journée », s’esclaffait Philby, Anglais vivant depuis longtemps à Moscou, en commentant la physionomie sévère de Stirlitz interprété par Viatcheslav Tikhonov.

Il savait de quoi il parlait. Kim Philby avait travaillé pendant plusieurs années pour l'URSS, dirigeant la cellule des espions soviétiques de Londres. Dans le même temps, il dirigeait le département anti-communiste des services secrets britanniques (SIS), c’est-à-dire qu’il était à ses propres trousses. Et même dans cette situation d’équilibriste, M. Philby demeurait un véritable gentleman et un homme sociable, que ses collègues appréciaient... jusqu'à ce qu'il soit devenu évident que c’était un espion soviétique. Dès lors, il a été qualifié de plus « grand traître de Grande-Bretagne ».

Aristocrate et communiste

Harold Adrian Russell Philby (Kim est un surnom) est né dans une famille aristocratique : son père, St. John Philby, a travaillé dans l’Inde britannique, avant de se convertir à l’islam et de devenir conseiller du roi d’Arabie saoudite, Ibn Saud. Son destin est hors du commun : St. John a persuadé les Saoudiens de coopérer avec la Grande-Bretagne et les États-Unis, et pas avec l'URSS, tandis que son fils a travaillé pour Moscou pendant trente ans.

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Le jeune Kim a fait ses études supérieures à Cambridge. Là, il rejoint les socialistes britanniques. Philby écrivait dans ses mémoires: « Quand j'étais étudiant, j'essayais de façonner ma vision de la vie. Après avoir soigneusement regardé autour de moi, je suis arrivé à une conclusion simple : les riches vivent trop bien depuis trop longtemps, et les pauvres - vraiment mal et il est temps de changer tout cela ».

Le désir d'apporter l'égalité au monde l'a amené à travailler pour le principal bastion de la gauche de l'époque - l'Union soviétique. En 1933, Philby a été recruté à Vienne par Arnold Deutsch, un agent illégal du renseignement soviétique. Plus tard, quand il a été accusé de trahison, Philby a toujours calmement répliqué qu'il était resté fidèle à ses propres convictions - ce qui est plus important que la loyauté envers son pays.

Guerre secrète sur fond de guerre mondiale

Arnold Deutsch a convaincu Philby qu’un agent secret dans les rangs du contre-espionnage britannique serait beaucoup plus utile à la cause du communisme que n’importe quel militant dévoué, et dès les années 1930, Kim a dissimulé ses convictions politiques : il a écrit des reportages sur l'Espagne fasciste en tant que correspondant du Times et publiquement loué le général Franco. Peu à peu, le SIS s’intéresse au journaliste et lui propose un emploi. Philby accepte.

Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939, Kilby est devenu un agent indispensable des services spéciaux soviétiques. Grâce au déchiffrement du code Enigma, les services de renseignement britanniques avaient réussi à lire les radiogrammes secrets allemands tout au long de la guerre. Alors que Winston Churchill n’était pas pressé de partager toutes les informations avec ses alliés soviétiques, Kim Philby envoyait tout ce qui se tombait sur son bureau à Moscou.

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« Vous avez probablement tous entendu dire que le SIS est une organisation à l'efficacité mythique, très dangereuse. En temps de guerre, ce n’était vraiment pas le cas », a déclaré Philby lors d’un séminaire pour les officiers des services de renseignement est-allemands en 1981. Chaque jour, il quittait le bureau avec une valise remplie de documents et rapports et les remettait à son agent de liaison. Ce dernier les photographiait, a transmettait les images à Moscou et le lendemain matin, Philby remettait les originaux à leur place.

La bataille de Koursk en 1943 était une fierté personnelle de Philby : grâce à son travail, l'URSS a découvert où le Reich comptait porter un coup décisif - près du village de Prokhorovka - et retardé une puissante attaque de chars allemands, ce qui permit ensuite de gagner la bataille. « Quand on a demandé à Philby quel était le principal élément de sa biographie, il a répété à plusieurs reprises : Prokhorovka », a déclaré à l’agence RIA Novosti Sergueï Ivanov, chef du bureau de presse du Service russe de renseignement.

Sales histoires

À partir de 1944, Kim Philby, après avoir remplacé son propre patron à la suite d’intrigues (« C'est une histoire très, très sale, mais notre travail implique de se salir de temps en temps », a rappelé l'ancien agent), a dirigé le neuvième département du SIS, qui supervisait la lutte… contre les communistes. À ce poste, il a continué à transmettre des informations à Moscou, ce qu’il cachait habilement : à tel point qu'en 1946, il a reçu l'Ordre de l'Empire britannique des mains du roi George VI en personne.

Il se retrouvait parfois dans des postures assez instables : par exemple, en 1945, le vice-consul soviétique en Turquie, Konstantin Volkov, a menacé de révéler à la Grande-Bretagne les noms de trois agents soviétiques haut placés à Londres en échange de l'asile politique et d'argent. Philby, l'un de ces agents, s'est personnellement rendu à une réunion avec Volkov en tant que représentant du SIS - tout en prévenant le centre. Volkov a été arrêté. Philby a déclaré à ses supérieurs du SIS que la réunion était apparemment une provocation.

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Le temps des soupçons

En 1951, de nuages menaçants​​se mirent à planer de nouveau au-dessus Philby après la fuite à Moscou de deux espions soviétiques recrutés sur ses recommandations : Donald Maclean et Guy Burgess. Maclean  était déjà sur le point d’être démasqué, mais Burgess, qui avait organisé l’évasion du premier, s'est enfui sans autorisation, ce qui a sérieusement porté atteinte à son collègue. Le SIS savait que Philby et Burgess se connaissaient et les autorités ont estimé que Philby pourrait être le troisième espion soviétique. Les interrogatoires ont commencé.

L'agent soviétique avait un grand sang froid : il a été interrogé tous les jours pendant des semaines sans jamais se trahir et aucune preuve directe de son travail en URSS n’a été trouvée. En conséquence, on finit par le laisser tranquille (bien qu’il ait été destitué de son poste de directeur). Le ministre des Affaires étrangères a personnellement déclaré son innocence et, en 1955, Philby a convoqué une conférence de presse où il s’est indigné des accusations d'espionnage portées à son encontre. « La dernière fois que j'ai parlé à un communiste, sachant qu'il était communiste, c'était en 1934 », a déclaré Philby à ce moment-là. Et on l’a cru.

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Fuite à Moscou

En 1956–1963, Philby travaillait au Moyen-Orient : officiellement en tant que journaliste, en réalité en tant qu'agent du SIS (et, bien sûr, de Moscou). On sait peu de choses sur cette période de sa vie. En 1963, cependant, il a finalement été démasqué : les témoignages de nouveaux transfuges en Occident et celui d'une vieille amie sur ses opinions communistes avaient fait leur œuvre.

« On m'a proposé de dire tout ce que je savais sur le KGB, de nommer les personnes qui travaillaient encore au Royaume-Uni », a écrit Philby dans ses mémoires. Mais il n’y eut pas besoin de révéler quoi que ce soit : ses camarades soviétiques organisèrent une évasion de Beyrouth vers l'URSS (il existe une version selon laquelle les Britanniques ont laissé intentionnellement Philby « fuir » à l'est afin d'éviter un procès trop retentissant).

En URSS, Philby est en fait devenu un retraité honoraire : il a remis au renseignement soviétique tout ce qu'il n'avait pas encore réussi à transmettre, organisait parfois des séminaires pour officiers du renseignement, et vivait dans un appartement du centre de Moscou, après avoir épousé une Moscovite de vingt ans sa cadette. Dans quelques entretiens, il a affirmé qu'il ne regrettait rien et disait « nous » à propos de l'URSS, tout en admettant que l'Angleterre lui manquait un peu. Comme le disent les espions, de nombreuses affaires impliquant Philby sont encore inconnues - et elles pourraient rester secrètes pour toujours.

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