Une petite histoire de la prostitution dans l'Empire russe

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Comment Catherine la Grande a-t-elle pris soin des prostituées, qui a légalisé le proxénétisme en Russie et à quoi ressemblait la vie d'une travailleuse russe du sexe? Revenons sur l’émergence et l’histoire du sexe tarifé dans l’Empire russe.

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« Viens avec moi : je te veux, et tu me veux », a audacieusement écrit Mikita à sa bien-aimée Malania, avec un ton relativement moderne ; pourtant, ces mots ont été écrits au XIIIe siècle dans la république de Novgorod, qui dans les faits était un État européen. Une situation qui contraste avec le tsarat de Moscou où, jusqu’à Pierre le Grand, la femme était, selon les coutumes orientales, subordonnée à son mari, et où même le sujet du sexe était tabou.

Document sur écorce de bouleau №377

Dans la Russie d’avant Pierre le Grand, l'Église pénétrait toutes les sphères de la vie ; les plus hauts dignitaires avaient une influence sur la politique et, dans les villages, le prêtre était souvent le seul représentant permanent d’une certaine forme d’autorité. Si l'Église interdisait l'adultère et surtout la fornication (vie sexuelle en dehors du mariage), le fait de tromper son époux/épouse était interprétée de manière inégale : seule la présence d'une seconde famille était considérée comme de l’adultère pour un homme ; quant aux femmes, le simple fait de penser à une relation extra-conjugale était déjà une trahison. Ces dernières n’étaient d’ailleurs pas libres de leurs mouvements - les femmes riches vivaient dans des terems (palais) sous la surveillance de gardiens et de domestiques, tandis que les citadines et les paysannes, en plus d'un tas de soucis, étaient entourées d'enfants et de parents. La Russie était donc un pays des plus sexistes, selon les normes morales actuelles.

Dans ces conditions, la prostitution professionnelle était quasiment inexistante en Russie. Ce qui, bien sûr, ne veut pas dire qu'il n'y avait pas de fornication, de « filles dépravées » fouettées, ou de services sexuels dans les bains publics… On trouvait également des services chargés d’organiser des « réunions secrètes », mais ils furent interdits par le Concile de 1649.

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Les bordels permanents ne sont apparus que dans la Russie de Pierre le Grand. Sous ce dernier, beaucoup de choses ont été empruntées à l’Europe - et les règles régissant cette sphère sensible ne faisaient pas exception à la règle.

Les « maisons de filature » et leurs habitantes

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, de nombreux Européens embauchés par l’État sont arrivés en Russie : ils étaient chargés de construire des navires, de former des soldats et des artisans, ou encore de commander des régiments et des flottilles. À leur suite, des commerçants, des cuisiniers, des domestiques et des prostituées sont apparus dans le pays. En Europe, à cette époque, l'amour tarifé était depuis longtemps monnaie courante. Les premiers bordels de Russie sont semble-t-il apparus dans la colonie allemande de Moscou, une sorte de ville européenne sur les rives de la rivière Iaouza.

Maison d'Anna Mons, légendaire maîtresse de Pierre le Grand

En 1697, le tsar Pierre a rédigé un ordre adressé au gouverneur de Iaroslavl, Stepan Trakhaniotov, ce document ayant servi de guide à tous les gouverneurs de villes. Nous y lisons : « Faites attention à ce que dans la ville, la bourgade et le comté... et dans les villages [...] il n’y ait pas de dépravation et de tabac », une preuve directe de l'apparition d'endroits réguliers où il était possible d’avoir des relations sexuelles tarifées. La prostitution et, avec elle, les maladies sexuellement transmissibles, ont pénétré dans l'armée. Dès 1716, dans le Code militaire, Pierre ordonne aux médecins de régiment de soigner « les officiers qui contractent des maladies françaises » (MST, ndlr) uniquement contre rémunération.

Premier hôpital pour le traitement des infections sexuellement transmissibles à Saint-Pétersbourg

Un décret du tsar du 13 février 1719 ordonne de capturer à Moscou « les femmes et filles coupables, qui ne seront pas soumises à la mort » mais de les emprisonner dans des « filatures », où elles pouvaient être utilisées pour la production de fil et nourries comme des prisonniers soumis aux travaux forcés. À Saint-Pétersbourg, la première institution de ce type a été la maison de travail Kalinkinski au N°166 du quai Fontanka, auprès de la manufacture textile de Saint-Pétersbourg. On sait que, sous Elisabeth Ire, le « traitement » par le travail était effectué de manière anonyme : les femmes étaient répertoriées sous des numéros, avaient le droit de porter un masque et de cacher leur nom et leur statut.

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Comment Catherine II et Nicolas Ier ont pris soin des travailleuses du sexe

Catherine II a personnellement abordé la propagation des maladies infectieuses et sexuelles dans la société, ainsi que les questions de moralité publique. Son « Statut de police » (1782) interdit l'organisation de maisons closes et la prostitution - une amende très élevée était infligée pour cela et les coupables étaient placées pendant six mois dans des « maisons de correction » - des prisons de travail - ou étaient envoyées dans des usines. En 1771, Catherine a également obligé tous les industriels, sans droit de refus, à embaucher les prostituées condamnées - avant cela, les propriétaires des usines les renvoyaient à la police sous divers prétextes.

Certificat d'une prostituée de la foire de Nijni Novgorod 1904-1905

Les autorités n'ont pas tenté d'isoler ou d'exiler les prostituées et les proxénètes - elles les ont simplement périodiquement obligés à travailler pour l'État et à payer des amendes. À la fin de son règne, Catherine a ordonné à tous/toutes les professionnel(le)s du sexe de se soumettre à des examens médicaux, et prévoyait d'allouer des endroits dans les villes afin de construire des maisons closes. Toutefois, la mort de l’impératrice a mis fin à ce projet.

Paul Ier, avec la folie des grandeurs qui le caractérisait et pour contrarier sa mère, a ordonné en 1800 d’exiler les prostituées de Moscou, pour une raison quelconque, dans les « usines d'Irkoutsk ». Sur les 69 femmes interpellées et emprisonnées, 19, pour la plupart épouses et veuves de soldats, sont effectivement parties pour la Sibérie. Ce sont les mesures les plus strictes prises contre la prostitution dans la Russie tsariste.

Nicolas Ier a de facto légalisé la prostitution en Russie. Selon les lois précédentes, elle était formellement interdite. Cependant, en 1843, on créa un « Comité policier et médical » chargé d’enregistrer les prostituées. Désormais, en échange de leur passeport, on leur remettait un « billet » où l’on consignait les résultats des examens médicaux et le paiement de taxes à l'État. En 1844, les « règles pour les tenanciers de maisons closes » et les « règles pour les femmes publiques » ont été publiées.

Nicolas Ier (qui, soit dit en passant, a eu plusieurs favorites) était un militaire qui comprenait à quel point les hommes faisant un service militaire exténuant (et il y avait à l’époque des régiments militaires dans toutes les villes) souffraient de l’absence de femmes. La nature humaine, selon la logique du tsar, ne devrait pas être déracinée, mais encadrée.

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Comment vivaient les prostituées russes ?

À partir 1844, les bordels, avec l'autorisation de la police, pouvaient être ouverts par des femmes de 30 à 60 ans « dignes de confiance ». Les femmes d'au moins 16 ans étaient autorisées à y travailler (âge minimum du mariage à cette époque). La propriétaire devait prendre soin de la santé des personnes vivant dans la maison close. Les médecins visitaient régulièrement ces établissements et envoyaient les femmes présentant des signes évidents de « maladies françaises » dans les hôpitaux et prenaient des notes sur les billets des femmes saines. Les tenancières pouvaient être punies pour avoir causé chez les femmes « un épuisement extrême en raison d’une activité excessive ». Soit dit en passant, il était possible de mettre fin à son enregistrement et de récupérer son passeport - la raison en était le mariage, l'âge, la maladie ou le transfert de la jeune femme sous la tutelle de parents ayant l'obligation de surveiller sa moralité.

Les maisons closes dans les villes russes, ainsi qu'en Europe, étaient généralement situées dans certains quartiers. Les signes les plus courants de ces maisons étaient des fenêtres hermétiquement fermées ou oblitérées par des rideaux - les voisins se plaignaient souvent à la police du bruit provenant de ces endroits. En 1861, la présence de rideaux le jour et de volets la nuit est devenue obligatoire pour tous les bordels. Dans le même temps, les maisons de débauche étaient tenues d’« opérer secrètement », c'est-à-dire sans signalisation ni publicité, et il était interdit d’ouvrir des bordels à moins de 300 mètres des églises et des écoles. Mais dans les provinces russes, cette distance était constamment réduite. Un signe que les affaires se portaient bien !

Les clients étaient informés de ce genre d’activités au moyen de « signes » conventionnels. L'historienne Svetlana Malycheva écrit que dans l'une des rues de Kazan, ce signe était un chien en peluche à la fenêtre : s’il tournait sa gueule vers l'extérieur, alors la fille était libre.

S’il était interdit d’afficher des images du tsar à l'intérieur des bordels, les icônes n'étaient pas proscrites. Beaucoup de travailleuses du sexe étaient pieuses et allaient régulièrement à l'église. La situation des maisons elles-mêmes variait selon le niveau et la région ; les meilleurs bordels des capitales ressemblaient généralement à des hôtels - avec un personnel de service, un restaurant, et des musiciens... Dans les villes plus modestes, la situation était parfois préoccupante.

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Le nombre de « filles » dans les bordels provinciaux dépassait toujours le nombre de lits de l'établissement, ce qui signifie que les femmes devaient dormir à deux pendant les heures de repos. Et quand pouvaient-elles se reposer ? Uniquement pendant les fêtes prévues par l’église et le dimanche - et seulement jusqu'à midi. Pendant leur temps libre, principalement pendant la journée, elles restaient à l’intérieur - les statuts leur interdisant de se tenir devant les fenêtres (et de regarder par les fenêtres) ou de marcher dans la rue en groupe. Un volet indispensable de leur vie quotidienne était la consommation d’alcool ; dans les années 1870, le gouvernement a même levé l'interdiction de stocker de l'alcool et d’en vendre aux clients dans des bordels : elle n'avait jamais été appliquée.

Si au milieu du XIXe siècle, il y avait environ 2 000 prostituées enregistrées à Saint-Pétersbourg, en 1901 plus de 15 000 femmes travaillaient dans 2 400 maisons closes de la ville (et ce n'est que le nombre officiel !) À titre de comparaison, en 1859, 274 prostituées et 11 maisons closes étaient enregistrées à Kazan ; en 1898, il y avait déjà 35 maisons (on ne possède pas de données sur le nombre de femmes cette année-là). Mais le nombre de prostituées a parfois dépassé le nombre officiel. Ne voulant pas s’enregistrer, les « choristes », « harpistes » et « chanteuses » offraient ce genre de services au sein même des institutions dans lesquelles elles travaillaient ; souvent, elles chantaient ou jouaient vraiment des instruments de musique.

C’est à cette prostitution « dissimulée » que s’adonnait la plupart des professionnel(le)s du sexe dans l'Empire russe ; elle a augmenté de façon exponentielle avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. « Les villes », écrivait en 1915 un soldat du front dans une lettre à sa famille habitant à la campagne, « sont des sortes d’énormes bordels ».

Le nombre de femmes fournissant des relations tarifées en Russie à la veille de 1917 était très élevé. Fréquenter des prostituées dans la société prérévolutionnaire n'était pas considéré comme de la « fornication », comme on le croyait dans l'ancienne Russie ainsi que dans la Russie moderne : c'était une forme de loisir masculin socialement accepté, traditionnel pour les étudiants, les officiers et d'autres groupes urbains masculins. Beaucoup de choses ont changé à partir de la Révolution de 1917.

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