Que sont devenus les enfants de la nomenklatura soviétique?

Vladimir Musaelyan/TASS
Leurs pères étaient aux rênes du pays, fondaient l’URSS, envoyaient des hommes dans l’espace et, en même temps, détruisaient des destins et ordonnaient de fusiller des milliers de personnes.

Sergo Beria : a construit des missiles en exil

Lavrenti Beria, l’homme connu comme ayant été la main droite de Staline et le chef du Commissariat du peuple aux affaires intérieures (NKVD), n’avait qu’un seul fils, Sergo. Celui-ci a mené une brillante carrière d’ingénieur militaire.

Au début de la Grande Guerre patriotique (1941-1945), le jeune homme âgé alors de 20 ans a suivi un cursus intensif dans le laboratoire radiotechnique du NKVD et a rejoint l’armée en tant que lieutenant-technicien. En 1941, il participait à des opérations spéciales secrètes en Iran, en 1942, travaillait dans les troupes du Caucase du Nord, puis, a assisté en mission aux conférences de Téhéran et de Yalta.

Sergo

Après la guerre, Sergo est sorti diplômé de l’Académie militaire des communications de Leningrad. En préparant sa soutenance, le jeune homme a d’ailleurs conçu le premier missile de croisière antinavire soviétique KS1 Komet (AS-1 Kennel, selon la classification de l’Otan) devenant l’un des principaux constructeurs militaires. Il a ensuite soutenu deux thèses dédiées à ses conceptions pour lesquelles il a d’ailleurs été décoré de l’ordre de Lénine et a reçu le prix Staline.

Mais sa vie a bousculé après l’arrestation et l’exécution de son père en 1953. Placé seul dans une cellule où il passera un an, Sergo se voit retirer tous ses titres et récompenses. Une vérification établit alors que ses thèses n’étaient que plagiat. Néanmoins, en 1954, Sergo et sa mère sont envoyés en exil administratif dans l’Oural, où il reçoit un appartement de trois pièces et le droit de travailler sur la conception de missiles. Toutefois, la mère et le fils changent de nom de famille, devenant « Guéguétchkori », de crainte qu’en apprenant qui ils sont, la population locale les massacre.

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« C’était le nom de famille de sa mère. Il s’est toujours présenté ainsi. Pas une fois il n’a mentionné que son père avait été Lavrenti Beria », confiait son collègue Rel Matafonov, avec qui il avait travaillé pendant les années 1950.

Sergo recommence sa carrière de zéro, mais au bout de quelques années elle reprend son envol. En 1964, il demande une mutation à Kiev, en Ukraine, où il poursuivra son ascension professionnelle. De 1990 à 1999 il occupe le poste du constructeur en chef d’un institut de recherche scientifique de Kiev. Il n’a pas voulu cacher jusqu’à la fin de ses jours son origine et a même publié des mémoires dans lesquelles il a tenté de réhabiliter son père bienaimé : il considérait que des crimes de l’élite politique lui avaient été collés sur le dos et que tout ce qu’avait fait son père était nécessaire pour l’État. 

Léonid Khrouchtchev : s’est soulevé contre Staline et est tombé lors d’un combat

L’homme qui a dénoncé le culte de Staline avait six enfants. Mais c’est le destin de son fils aîné qui se distingue le plus.

D’abord, le fils du futur premier secrétaire du Comité central du Parti communiste d’URSS a travaillé à l’usine. Mais en 1939 il a rejoint de son propre gré les rangs de l’Armée rouge et a demandé à être envoyé sur la ligne de front en tant que pilote de bombardier. C’était la guerre entre l’URSS et la Finlande et en une année il a effectué 30 vols de combat.

 Léonid

Toute de suite après, il a rejoint les combats de la Seconde Guerre mondial, mais déjà en juillet 1941 son avion a été abattu et lui-même a reçu des blessures graves. Au bout d’une année seulement, avec une jambe encore non guérie, il a été de nouveau envoyé au front en tant que pilote de chasse. Comme le confiait sa sœur Rada, c’était une punition – en 1942, lors d’une soirée bien arrosée il aurait tué un marin (toutefois la petite-fille de Léonid, Nina, considère qu’il s’agit d’un mensonge historique absolument infondé). Quoi qu’il en soit, il a poursuivi ses vols pour, en 1943, ne pas revenir d’une mission et être déclaré comme porté disparu.

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Selon la version officielle, Léonid a couvert avec son appareil l’avion d’un camarade visé par le feu d’un Focke-Wulf allemand. Mais il existe une autre thèse, conspirologique, qui était très populaire à l’époque. On considère aujourd’hui, qu’elle a été avancée par les stalinistes qui voulaient discréditer Khrouchtchev.

Elle avance que Léonid aurait collaboré avec les nazis et, en l’apprenant, Staline aurait ordonné de le fusiller. Pourtant, aucune preuve pouvant confirmer cette thèse n’existe. Toutefois, la « cible » n’est pas aléatoire :

« Léonid était un rebelle. Je pense que c’est en raison de cela qu’il a eu un conflit avec son père, car son père voulait faire de lui un communiste et lui ne comptait absolument pas l’être », dit Nina, arrière-petite-fille de Nikita Khrouchtchev. Selon elle, Léonid se comportait en dandy, se croyait différent des autres et était hyperactif. Aujourd’hui, on aurait dit de lui qu’il avait une « addiction à l'adrénaline », estime-t-elle.

Galina Brejneva : a fui avec un acteur de cirque et a fini ses jours dans un hôpital psychiatrique  

Pendant sa jeunesse, la fille de Léonid Brejnev rêvait d’une carrière d’actrice, mais son père a insisté pour qu’elle devienne philologue. Toutefois, cela ne l’a plus tard pas empêchée de trouver un moyen de satisfaire sa nature d’artiste et son désir de vie mondaine.

En 1951 elle tombe amoureuse de l’artiste de cirque en tournée Evgueni Milaïev, de 19 ans son aîné. Elle abandonne alors ses études et part travailler comme costumière dans le même cirque que lui. Leur union a donné naissance à une fille, mais n’a pas duré longtemps : elle s’est brisée après que Milaïev a préféré une jeune artiste à Galina. Son deuxième mariage l’a ensuite liée au fils du célèbre illusionniste Emil Kio, Igor, qui n’avait que 18 ans. Mais cette union n’a duré que 10 jours : le père influent de la jeune femme a insisté pour que cet hymen prenne immédiatement fin.

Lorsque Brejnev est arrivé à la tête du pays, sa fille s’est retrouvée au centre de l’attention de la bohème mondaine. Elle s’est enfin trouvé un époux « convenable » - le lieutenant-colonel des services de l’Intérieur, Iouri Tchourbanov. Sa vie s’est transformée en une suite de soirées mondaines qui ont conduit à une dépendance à l’alcool.

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Après la mort de son père en 1982, sa vie a tourné en cauchemar : la bohème soviétique s’est immédiatement détournée d’elle, et son mari a été arrêté. La famille de Brejnev s’est retrouvée au centre d’une affaire pour corruption. Son alcoolémie a été révélée en public et Galina a été placée dans un hôpital psychiatrique où elle est morte des suites d’une attaque vasculaire cérébrale.

Galina et Iouri Tchourbanov

Natalia Khaïoutina (Ejova) : a tenté de mettre fin à ses jours et de réhabiliter son père

Près de 700 000 personnes ont fait l’objet de répressions et ont été condamnées à mort par fusillade au cours des années 1937-1938, période qui entrera dans l’histoire comme celle des Purges staliniennes. Cette page de l’histoire du pays est associée au nom de Nikolaï Ejov. Le « nain sanglant » - il ne faisait que 1,5 mètre – n’avait qu’une fille adoptive, Natalia. 

La naissance de cette dernière est entourée de plusieurs théories – on suggérait qu’il s’agissait de l’enfant extraconjugal de sa dernière épouse, ou de Ejov lui-même. Encore une version assurait qu’elle était la fille de diplomates soviétiques fusillés par le NKVD que Nikolaï Ejov dirigeait. Au moment de l’adoption, Natalia n’avait que 11 mois et elle devenue la principale lumière dans la vie de son père. « Il était un père extraordinaire. Je me souviens comment il m’a confectionné des patins à glace, il m’a appris à jouer au tennis ou aux gorodki [jeu traditionnel russe, ndlr]. Il me consacrait beaucoup de temps », se souvenait-elle.

Lorsqu’il s’est fait arrêter en 1938, il a supplié : « Ne touchez pas à la fille ». Sa mère adoptive étant déjà morte par suicide, Natalia a été envoyée dans un train et sous un convoi dans un orphelinat destiné aux enfants des « ennemis du peuple ». Encore en route, on la persuadait d’oublier le nom de famille qu’elle portait, mais Natalia adorait son père adoptif et ne manquait pas l’occasion de raconter qui elle était. Ne parvenant plus à supporter les tensions, elle a tenté de mettre elle aussi fin à ses jours par pendaison, mais la corde s’est brisée.

Par la suite elle a déménagé dans un village près de Magadan (en Extrême-Orient russe, à 8 000 km de Moscou), où son père envoyait les personnes frappées par les répressions pour être proche de ces dernières. En 1999 elle a saisi la justice, tentant de réhabiliter son père, mais en vain – le tribunal n’a pas trouvé de fondement à sa demande. À Magadan, elle composait des poèmes et des chansons et sortait rarement.

Chaque frappe à la porte la faisait frissonner : « J’attends toujours qu’un jour on vienne se venger contre mon père », confiait-elle. Elle s’est éteinte en 2016.

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