Sexisme, ghosting, gaslighting: quand l’histoire impériale russe fait écho à ces termes récents

Andreï Riabouchkine
De nos jours, lors d’une querelle, nous ne traitons plus nos opposants de tous les noms (ou moins qu’autrefois). À la place, nous avons recours à des termes génériques et plutôt stériles. Gaslighting, ghosting, sexisme désignent en effet des exemples de comportements odieux ayant existé durant des millénaires, mais qui ne portaient autrefois pas de nom. En voici la preuve à travers divers épisodes historiques de Russie.

- « Tu es en train de me gaslight »

Le gaslighting, ou détournement cognitif, est une technique de manipulation visant à convaincre une personne qu’elle n’a pas le plein contrôle de ses facultés mentales, habituellement à des fins néfastes. En lui-même, le terme gaslight est issu de l’iconique thriller d’Alfred Hitchcock portant ce titre (Hantise en français) et sorti en 1944. La Russie est toutefois familière de ce procédé depuis de nombreux siècles.

En effet, Catherine II, montée sur le trône en renversant son mari Pierre III (et en ordonnant son assassinat par la même occasion), faisait preuve d’un profond mépris à l’égard de leur fils commun, le grand-duc Paul. Lorsque celui-ci est arrivé en âge de gouverner la Russie, l’impératrice a ainsi laissé courir la rumeur (voire l’a répandue elle-même) selon laquelle Paul était instable et cruel, et qu’il n’était même pas le fils de Pierre, mais un bâtard.

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Oui, Catherine était prête à de telles machinations pour « gaslight » son propre fils, et cela n’a pas tardé à porter ses fruits. En effet, Paul a commencé à témoigner une cruauté et un entêtement prononcés, notamment après s’être finalement emparé du pouvoir suite au décès de sa mère. Cette manipulation aurait donc bel et bien fonctionné.

« C’est du sexisme ! »

« Ce n’est pas un travail de femme » n’est qu’un rude exemple de sexisme ayant perduré durant des siècles. Or, Catherine II en personne a subi ce genre d’attaques peu après le coup d’État lui ayant permis de devenir impératrice. Nikita Panine, l’un des plus hauts fonctionnaires du pays, a en effet alors suggéré de fonder un Conseil impérial, un organe de gouvernance composé de six à huit membres (masculins), afin d’épauler Catherine dans son règne. Or celle-ci savait ce que Panine sous-entendait par-là : bon nombre de nobles russes craignaient qu’« une femme ne puisse diriger l’État correctement » (En réalité, Catherine Ire, Élisabeth Ire, Anne, qui avaient été impératrices auparavant, avaient été dans une large mesure manipulées par la gent masculine de la noblesse). Catherine II a donc écarté avec colère l’idée de Panine et la suite des événements est connue de tous, le règne de Catherine II ayant été particulièrement brillant. Pour la première fois, une femme à la tête de l’Empire russe pouvait régner aussi bien, si ce n’est mieux, que ses homologues du sexe opposé.

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« Mon petit ami me fait du ghosting »

Ne pas répondre aux appels, aux emails ou aux messages et, au final, refuser de reconnaître l’existence d’une personne, est appelé « ghosting », que l’on pourrait traduire comme « fantômisation ». Dans ce cas, le manipulateur agit comme si ses victimes n’existaient tout simplement pas.

Le tsar Ivan le Terrible a un jour procédé de la sorte envers son peuple et son royaume tout entiers, prétendant ne plus être l’empereur. En 1575, il a en effet abdiqué et fait de Simeon Bekboulatovitch, homme d’État d’origine tatare, le nouveau tsar. Ivan est ainsi volontairement descendu au rang de « simple » boyard et s’adressait même à Simeon en utilisant la formule « Grand-Duc et dirigeant de toute la Russie ». Alors que ce dernier résidait au Kremlin dans le luxe impérial, Ivan disposait seulement d’une modeste maison à Moscou. Aussi, lorsque le peuple a réclamé qu’il résolve les problèmes du pays, Ivan s’est par conséquent contenté de dire qu’il n’était plus le tsar.

Au final, Simeon a dirigé le pays durant onze mois et, sous son règne, de nombreux monastères et diocèses ont été privés de terres et d’argent. Lorsqu’Ivan le Terrible s’est réapproprié le titre de tsar, il a « gracieusement » rendues aux institutions religieuses une partie de leurs possessions, en conservant toutefois la majorité. En réalité, tel était dès le départ son but en appuyant sur le bouton « pause » de son propre règne.

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Par conséquent, ces nouveaux termes que nous utilisons aujourd’hui semblent simplement des aphorismes  pour de bonnes vieilles méthodes de manipulation connues par tous. Ces mots ne sont toutefois pas dénués d’intérêt. Autrefois, tout le monde ne pouvait pas faire face à l’oppresseur et l’accuser de mensonge, de fraude, de rudesse ou de violer les frontières. Mais avec ces termes complexes et menaçants, les choses se sont grandement simplifiées. Ces mots résonnent en effet bien plus comme un diagnostic médical qu’une insulte, ce qui élève automatiquement votre autorité à celle d’un docteur lorsque vous les utilisez. Imaginez donc ce que Catherine II aurait pu accomplir si des mots tels que « sexisme » et « gaslighting » avaient existé à l’époque pour rejeter des accusations.

Dans cet autre article, nous nous intéressons à la situation actuelle du harcèlement en Russie.

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