La société franco-russe Otrada Gen, qui possède des fermes d’élevage porcin dans le district de Dobrinka (région de Lipetsk, à 500 kilomètres au sud de Moscou), a été fondée en 2005. Année au cours de laquelle le gouvernement russe a lancé un vaste programme de développement agro-industriel pour redynamiser un secteur ébranlé par la crise systémique du début des années 2000, qui a fait suite à l’effondrement de l’Union soviétique. Un programme appuyé par le statut prioritaire de « projet national ».

Dans ce cadre, le gouvernement et les autorités régionales ont subventionné des crédits à long terme pour l’agriculture, mis en place des quotas et imposé des taxes pour limiter les importations de viande en Russie.

Sur la durée, cette politique a porté ses fruits. Selon l’étude du centre analytique Sovecon, une croissance rapide de la production russe a été observée à partir de 2005. La part des importations de viande et de volaille a ainsi commencé à diminuer progressivement. Si, en 2005, elle s’élevait à 39%, de la consommation, en 2013, elle était tombée à 23%, et en 2015, elle n’était plus que de 11%.

« En 2005, j’ai compris que le moment était opportun pour lancer un projet dans l’élevage de porcs », raconte Patrick Hoffmann, le fondateur d’Otrada Gen, ancien banquier d’investissement en France. L’homme a décidé de créer sa propre ferme en collaboration avec des investisseurs privés, notamment la société française Sucden (Sucres et Denrées), l’un des leaders mondiaux du négoce de sucre qui exploitait déjà une sucrerie dans la région de Lipetsk. Le capital de démarrage s’élevait à 6 millions d’euros, dont 25% de fonds propres et 75% d’emprunts souscrits auprès des banques russes (selon la revue Agroinvestor). M. Hoffmann a axé sa stratégie sur la clé de voûte de toute filière animale : la génétique.

Crédit : Otrada Gen

« Le pouvoir russe était et reste tout aussi attentif à l’égard des fermiers locaux qu’envers les étrangers – il ne fait pas de différence », explique M. Hoffmann. Les premières ventes d’Otrada Gen se sont élevées à 20 000 porcs par an. Aujourd’hui, ce chiffre a été décuplé.

Charcuterie

L’entreprise a sa propre boucherie-charcuterie baptisée Moyalino (« porcelet » en italien) à Lipetsk et prévoit d’en ouvrir d’autres d’ici à la fin de l’année, puis des points de vente à Voronej et à Moscou. « Pour éviter d’être à terme étranglés par la grande distribution, nous avons opté pour le modèle de l’intégration verticale intégrale, de la culture de céréales à la vente en magasin », dit Patrick Hoffmann.

En 2008–2009, Otrada Gen, comme toutes les exploitations agricoles russes, a connu des difficultés financières liées à la crise mondiale et à la chute du rouble. La fin de l’année 2012 a également été difficile pour la filière porcine, car la Russie a alors rejoint l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) avec pour corollaire la diminution des barrières tarifaires à l’importation. Le porc importé a donc afflué de nouveau en Russie, ce qui a entraîné une chute considérable des prix sur le marché intérieur.

« Le pouvoir russe a réagi. Début 2014, il a mis en place des barrières sanitaires pour les importations de porc en provenance de l’Union européenne suite à des cas de peste africaine en Lituanie et en Pologne, ce qui, dans les faits, a coupé les importations bon marché en provenance de l’UE », relate M. Hoffmann. D’où un rétablissement des prix du porc.

Dans la foulée, la hausse des prix sur le marché intérieur a été favorisée par l’embargo, imposé à la Russie à l’été 2014 et les sanctions que le pays a apportées en réponse. Selon le ministère de l’Agriculture, les pays occidentaux frappés par les contre-sanctions assuraient 13,2% en volume de la consommation russe de porc.

« Taux d’intérêt faibles, marché protégé, droits de douane à l’importation élevés – tout était réuni pour faire un bon début », dit M. Hoffmann.

En 2015, un nouveau problème a surgi : la chute du rouble, qui a provoqué une hausse des prix d’achat d’équipements étrangers et de certains composants de l’aliment (soja notamment).

Le créneau génétique

En volume de production, Otrada Gen se situe loin derrière les leaders russes que sont Miratorg, RusAgro et Cherkizovo. « Mais nous avons notre spécialité : nous sommes une société de multiplication génétique, signale Patrick Hoffmann. Les cochettes (jeunes femelles) reproductrices constituent notre principal produit. Elles sont vendues à d’autres fermes qui les utilisent pour produire leurs porcelets ».

Crédit : Otrada Gen

Le pari de l’export

Pour ses élevages, Otrada Gen a fait appel à des techniques danoises. Début 2012, la compagnie a acheté ses premiers animaux de race pure à l’entreprise danoise DanAvl. Elle produit actuellement 200 000 porcs par an, dont 60 000 animaux reproducteurs, et espère tripler ce volume dans les trois ou quatre années à venir. Aujourd’hui, la Russie ne compte qu’une poignée de fermes d’élevage génétique. « Nous construisons une ferme qui sera lancée cette année et deviendrons ainsi le leader russe dans le domaine de la génétique porcine », précise M. Hoffmann qui envisage parallèlement de se lancer dans l’exportation. « Nous ne nous intéressons pas uniquement à l’Europe, car son marché est saturé, explique-t-il. Nous misons principalement sur les grands importateurs de viande – l’Asie du Sud-Est, la Corée du Sud et le Japon [le plus gros importateur de porc au monde, ndlr]. Nous nous intéressons, bien sûr, à la Chine, car plus de la moitié de la production porcine mondiale y est consommée ».

Patrick Hoffmann prédit que d’ici à cinq ans, la Russie sera l’un des plus gros exportateurs de porc au monde, alors que la France souffre de la concurrence de trois autres pays européens, dont les coûts de production sont moindres. « Quand le marché russe est devenu inaccessible avec l’embargo, l’excédent de production du Danemark, de l’Espagne et de l’Allemagne a entraîné une chute des prix du porc dans l’UE en général et en France en particulier. Tout le monde s’est donc tourné vers la Chine », explique le patron d’Ostrada Gen, qui voit la Russie devenir sous peu un acteur majeur pour les exportations vers l’Asie.