La Russie cherche à assurer sa sécurité alimentaire. C’est l’opportunité pour la France, championne de l’agroalimentaire et l’un des principaux investisseurs étrangers en Russie, de multiplier les coopérations rentables. La Chambre de commerce et d’industrie franco-russe (CCIFR) et Business France ont réuni le 18 février des chefs d’entreprise pour débattre des perspectives communes. Rédacteur en chef de la revue Agroinvestor, Nikolaï Lytchev trouve des synergies dans la viande bovine, le lait et les produits laitiers, les cultures de maïs, blé et pommes de terre. « La Russie a intérêt à ce que les investisseurs étrangers apportent non pas un produit fini, mais surtout des innovations technologiques, de gros équipements et des savoir-faire », précise-t-il. La France est attendue sur la qualité. Pour obtenir des baguettes croustillantes, les boulangeries Wolkonsky sont obligées par exemple d’importer de la farine française, tout comme la praline ou le fondant pour glaçage.

Génie biologique

Plus de la moitié des semences utilisées aujourd’hui en Russie  sont également importées. Pour Maïsadour Semences, c’est même 95% des graines qui proviennent de France. Mais la société a signé en novembre un partenariat avec Kouban Agro pour des échanges scientifiques et le lancement de nouveaux hybrides. « La problématique essentielle, c’est la sélection d’hybrides adaptés au climat continental russe », souligne Julien Tribot, responsable commercial, qui voit des opportunités dans la production de fourrage de qualité, de maïs alimentaire et de tournesol.

Fondateur du poids lourd des fruits et légumes Belaïa Datcha, Viktor Semenov résume la tendance : « D’ici cinq ans, nous aurons remplacé toutes nos importations. Nous envisageons avec des Français la création d’un laboratoire commun de génie biologique pour développer de nouveaux produits ». Il a aussi trouvé dans l’Hexagone des serres optimisant le rayonnement solaire, une solution pour planter des salades en Russie.

Fort de vingt ans d’expérience sur le marché et d’une croissance à deux chiffres, Bonduelle plébiscite également la production locale de semences. Le leader de la conserve en légumes prévoit d’investir dans la production de surgelés d’ici deux à trois ans. Son directeur général Guillaume Debrosse note par ailleurs le manque d’infrastructures en eau, que des Français pourraient combler. Outre le drainage ou l’irrigation, la Russie n’est pas suffisamment équipée en matière de traitement des semences ou encore de transformation des céréales.

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Equipement

Le matériel agricole, obsolète, est une piste d’investissement supplémentaire. « Plus de 80% des tracteurs ont plus de dix ans, ce qui nuit à la productivité », estime Stéphane Mac Farlane, directeur général de RZ Agro, exploitant plus de 100 000 ha dans le sud du pays. Ce marché s’élèverait à près de 180 000 machines, sans compter les besoins en semoirs, moissonneuses-batteuses, etc. M. Mac Farlane, dont le groupe collabore avec l’Institut de Recherche de Krasnodar pour les semences et investit cette année dans une usine de traitement et dans la sélection, recommande aux PME de se regrouper, pour proposer une large gamme, et de produire localement pour s’imposer. C’est ce que compte faire Kuhn Vostok : le constructeur a lancé de « gros investissements » et devrait assembler ses premières machines sur place cette année. « La valeur du matériel agricole atteint 30 milliards de dollars environ en Europe, contre seulement 3 milliards en Russie, qui a un fort besoin en mécanisation », explique son directeur général Nicolas Raimbault.

Autre secteur porteur pour les entreprises françaises : les produits laitiers. À la tête de Soyouzmoloko, l’Union nationale des producteurs de lait, Andreï Danilenko pointe le déficit de lait cru. Produire en Russie, c’est s’assurer selon lui un prix de revient plus bas qu’en Europe, en Amérique latine ou aux Etats-Unis. « L’industrie laitière reste profitable, même si les 3-4 premières années sont difficiles », souligne-t-il. Les problèmes d’accès au crédit, dont le taux d'intérêt frôle les 16% et revient à 7-8% compte tenu des subventions d'Etat, freinent aujourd’hui l’émergence de projets. « Danone a prouvé que l’on pouvait produire des yaourts en Russie, il manque une entreprise leader de cette envergure dans le fromage ». Depuis l’embargo, la demande de fromage de qualité n’est plus comblée.

Charcuterie de qualité

Si la France peut également apporter son savoir-faire en matière de viande bovine, notamment sur les problématiques génétiques, il semble trop tard pour investir dans les volailles ou le porc. « Le marché sera bientôt saturé », prédit Sergey Chumak, directeur du développement du plus grand producteur de viande russe, Cherkizovo Group – même s’il importe des technologies à forte valeur ajoutée et fait appel à des étrangers pour mettre en place de nouvelles pratiques.

Directeur général du spécialiste de la génétique porcine Otrada Gen, Patrick Hoffmann confirme la tendance. « Mais la France a beaucoup à apporter en aval, pour les jambons, pâtés, toute la charcuterie », ajoute-t-il. Arrivé seul il y a dix ans, l’entrepreneur emploiera d’ici la fin de l’année 600 personnes grâce à un investissement conséquent qui permettra de doubler sa production de femelles reproductrices. Une preuve supplémentaire qu’il n’y a nul besoin de s’appeler Danone ou Bonduelle pour réussir dans l’agro-industrie en Russie.

Comment la Russie booste son secteur laitier grâce aux investisseurs étrangers  

La demande de produits laitiers n’a fait qu’augmenter au cours de ces dix dernières années. Seule l’année 2015, avec sa brusque flambée des prix, fait l’exception. En même temps, la Russie ne satisfait que 60% de sa demande en lait cru et ce déficit se répercute bien évidemment sur le volume de la fabrication des produits finis. Afin de sortir le secteur du point mort, le gouvernement rembourse à partir de cette année aux investisseurs 20% des dépenses engagées dans le développement du secteur de l'élevage laitier, d'après Andreï Danilenko, de l'Union nationale des producteurs de lait (Soyouzmoloko).