South Stream ou Turkish Stream : le dilemme de la Russie

Le ministre russe de l'Energie Alexander Novak et le présidentchef du Gazprom Alexeï Miller.

Le ministre russe de l'Energie Alexander Novak et le présidentchef du Gazprom Alexeï Miller.

Reuters
Moscou doit choisir entre deux projets de gazoducs passant par le fond de la mer Noire: via la Turquie ou via la Bulgarie. Les deux recèlent leurs risques politiques, avertissent les experts.

A l’issue de la rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et le leader turc Recep Tayyip Erdogan, tenue le 9 août à Saint-Pétersbourg, les responsables russes ont annoncé l’éventuelle relance de deux grands projets gaziers : South Stream et Turkish Stream. La Russie et la Turquie ont repris les négociations sur la construction du gazoduc Turkish Stream, a indiqué le ministre russe de l’Energie, Alexandre Novak. Dans ce contexte, Vladimir Poutine estime que le pays pourrait également revenir à l’examen du projet South Stream qui prévoit la construction d’une conduite vers la Bulgarie puis vers les pays d’Europe méridionale. « Désormais, les simples intentions ne suffisent plus. Les garanties juridiques doivent être en béton armé », a souligné Vladimir Poutine.

Les deux projets de gazoducs prévoient la livraison de gaz par le fond de la mer Noire à raison de 63 milliards de mètres cubes par an. La Russie se proposait initialement de réaliser South Stream, mais en décembre 2014, le projet a été gelé sur l’initiative de la Bulgarie sous pression de la Commission européenne. Les autorités bulgares ont déclaré que le projet n’était pas conforme au troisième paquet énergie qui proclame la séparation entre la gestion infrastructures d’une part et les activités de livraison d’autre part. Le géant russe Gazprom insistait sur le fait que ces normes ne peuvent pas concerner South Stream, l’accord sur ce projet ayant été signé avant l’adoption du troisième paquet énergie. Dans cette situation, Vladimir Poutine a annoncé à la fin de 2014 la réalisation d’un nouveau projet, Turkish Stream qui, en fait, prévoyait de diriger le tuyau au fond de la mer Noire vers la Turquie. Toutefois, après que les forces aériennes turques eurent abattu en novembre 2015 un avion russe, le projet a été suspendu.

L’heure du choix

Selon les experts, les deux projets recèlent de sérieux risques politiques, mais la position de l’Union européenne sur le troisième paquet énergie étant inchangée, Turkish Stream reste préférable pour la Russie. Le hic, c’est que Gazprom se retrouve ainsi dépendant de la Turquie. « La Turquie recèle d’importants risques en tant que pays transitaire », a expliqué à RBTH Sergueï Khestanov, conseiller en macroéconomie du directeur général de la société de courtage Otkrytie Broker. Selon lui, en cas de construction de la conduite via la Turquie, cette dernière détiendra un instrument de pression politique sur la Russie, comme l’Ukraine aujourd’hui. Qui plus est, le monopoleur gazier turc Botas s’est d’ores et déjà adressé à l’arbitrage international pour réclamer un rabais de la part de Gazprom.

Toutefois, à la différence de la Bulgarie qui doit se conformer aux exigences de la Commission européenne, la Turquie prend elle-même ses décisions. « Si la Turquie adhère à l’UE, il sera impossible de s’entendre, car la construction de South Stream avec embranchement sur la Grèce et la Bulgarie a été bloquée justement par la Commission européenne », a rappelé à RBTH Gueorgui Vachtchenko, directeur des opérations sur les marchés russes de la société d’investissement Freedom Finance.

Gaz à prix bas

Il existe un autre danger pour les deux projets : sur fond de gel des gazoducs en mer Noire en 2016, la Russie a annoncé l’élargissement de Nord Stream, conduite qui passe par le fond de la mer Baltique. Cette situation recèle le principal risque pour Turkish Stream et South Stream, qui émane non des décisions politiques, mais est lié au prix bas du gaz. En effet, le prix du gaz est indexé sur celui du pétrole et ce dernier reste toujours très bas. « Aujourd’hui, l’économie ne fait pas le jeu des deux gazoducs parce que le prix du gaz à la frontière de l’Allemagne était arrivé il y a un mois à son minimum et il n’atteindra sans doute pas son maximum, qui conférait leur bien-fondé aux conduites en mer Noire », a indiqué à RBTH Ivan Kapitonov, de l’Académie présidentielle russe de l’économie nationale et de l’administration publique. Selon lui, South Stream et Turkish Stream reviennent très cher. Ainsi, le second coûte presque 2 milliards d’euros de plus que Nord Stream-2 largement développé ces dernières années.

Les capacités existantes des gazoducs sont aujourd’hui déjà superflues, assure Sergueï Khestanov. « Si le transit ukrainien fonctionne convenablement, il n’y aura plus aucun besoin de construire de nouvelles conduites », a-t-il noté. Du point de vue économique, il n’existe qu’une seule solution juste : la construction de Nord Stream-2 qui permettra de renoncer au transit ukrainien, a ajouté Ivan Kapitonov. En outre, a-t-il fait remarquer, les négociations sur South Stream et Turkish Stream ne feront que renforcer les positions de la Russie lors des rencontres avec ses partenaires d’Europe septentrionale.

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