Russie, Turquie : l’économie passe avant la politique

10 août 2016 Alexeï Timofeïtchev
Les experts s’accordent à dire que les négociations des présidents russe et turc à Saint-Pétersbourg ont eu des résultats impressionnants dans le domaine économique. Dans le même temps, les analystes soulignent que les relations entre Moscou et Ankara dépendront dans une grande mesure de la possibilité de trouver des solutions aux problèmes politiques, avant tout au dossier syrien.
Recep Erdogan and Vladimir Putin
Les dirigeants turc et russe, Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine le 9 août à Saint-Pétersbourg. Crédit : Alexei Nikolsky/TASS

Une rencontre entre le leader russe Vladimir Poutine et le président turc Recep Tayyip Erdogan, la première depuis que les forces aériennes turques ont abattu en novembre 2015 un avion russe, s’est tenue le 9 août à Saint-Pétersbourg. Les analystes s’attendaient, à juste titre,  à d’importants progrès sur les questions économiques au lendemain de ce tête-à-tête.

Lors de la conférence de presse à l’issue du volet principal des négociations, les deux présidents ont constaté des progrès sur deux grands projets russo-turcs dans le secteur énergétique : la construction par les spécialistes russes de la centrale nucléaire d’Akkuyu et la pose au fond de la mer Noire du gazoduc Turkish Stream. Selon Recep Tayyip Erdogan, les deux projets redémarreront et doivent trouver leur aboutissement logique. Vladimir Poutine a rappelé que dizaines de milliards de dollars étaient en jeu.

Les experts étonnés

La construction de Turkish Stream revêt pour la Russie un intérêt particulier, car cet itinéraire est considéré comme une alternative éventuelle au transit du gaz russe vers l’Europe par l’Ukraine. Toutefois, il convient de noter que pour l’instant, les négociations ne concernent que deux des quatre conduites prévues initialement par le projet et qu’elles ravitailleront en gaz uniquement la Turquie et non les pays européens.

Vladimir Poutine a également annoncé l’intention de la Russie de lever les limitations qui avaient été imposées aux sociétés turques. Il a laissé entendre que les vols charter seraient bientôt rétablis, ce qui est une nouvelle particulièrement positive pour le secteur touristique turc.

Selon Elena Souponina, conseillère du directeur de l’Institut russe des études stratégiques, ces faits prouvent que « le rétablissement des relations économiques avance même plus rapidement qu’on ne s’y attendait dans les conditions existantes ».  

Les rapports commerciaux et économiques entre la Russie et la Turquie figurent au premier plan car c’est dans ce domaine qu’il est le plus facile de rétablir les relations bilatérales, a indiqué à RBTH Vladimir Sotnikov, de l’Institut d’orientalisme de l’Académie des sciences.

La Russie n’aura plus « d’illusions ni d’exaltation »

Dans le même temps, les experts soulignent qu’un rétablissement intégral des relations pourrait prendre beaucoup de temps. Dans le seul secteur du bâtiment, la Turquie a perdu entre 40 et 45 milliards de dollars sur des contrats dont bon nombre ne pourront pas être repris, a fait remarquer Viktor Nadéine-Ranevski, de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales.

D’ailleurs, il n’est pas dit que les deux pays puissent rétablir les relations qui existaient entre Moscou et Ankara avant novembre 2015. Pour le spécialiste de la Turquie Vladimir Avatkov, directeur du Centre des études orientales, des relations internationales et de la diplomatie publique, après la dégradation des relations bilatérales de novembre dernier, la Russie n’aura plus « d’illusions ni d’exaltation » face à Ankara et se concentrera uniquement sur ses intérêts.

Contradictions sur la Syrie

A la différence des problèmes économiques, les divergences politiques entre la Russie et la Turquie sont bien plus complexes. Le dossier syrien a d’ailleurs été exclu de l’entretien en public : il a été examiné après la conférence de presse des deux présidents. Selon les experts, Moscou souhaiterait qu’Ankara ferme la frontière turco-syrienne afin que les islamistes syriens ne puissent pas recevoir de renforts depuis la Turquie. Les analystes notent qu’il sera très difficile d’obtenir de la part de la Turquie des concessions dans ce domaine, bien qu’il soit tout de même possible de trouver quelques points de jonction.

Outre l’examen du dossier syrien, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan doivent trouver des mécanismes dans le domaine de la sécurité capables de prévenir un drame semblable à celui du mois de novembre, a fait observer Vladimir Avatkov. L’avenir même des relations russo-turques en dépendra, a-t-il ajouté. 

Opinion d’un expert turc : des négociations dans un climat positif

Kerim Has, expert en politique eurasienne du think tank indépendant Organisation de recherches stratégiques internationales basé à Ankara

Le résultat essentiel de cette rencontre est que les deux pays ont relancé le dialogue sur les questions de sécurité. Deuxièmement, les déclarations sur la reprise de la coopération économique sont cruciales.

Troisièmement, avec la normalisation de la coopération bilatérale, les deux pays accorderont davantage d’attention à la sécurité régionale et déploieront de plus grands efforts pour la garantir. Il s’agit notamment de la coopération dans la recherche de moyens de résorber la crise syrienne et sur les problèmes de sécurité dans la région de la mer Noire.

Quatrièmement, les décisions prises dans le domaine énergétique sont également capitales. Les négociations sur Turkish Stream ont repris.

Enfin, ce qui compte, c’est que les négociations se sont déroulées dans un climat positif.

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