Laurent Hilaire: «Je suis ici pour développer la culture russe»

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Étoile du ballet de l’Opéra de Paris, Laurent Hilaire est devenu directeur artistique du ballet du Théâtre Stanislavski et Némirovitch-Dantchenko.

Laurent Hilaire a pris les commandes du ballet du Théâtre Stanislavski et Némirovitch-Dantchenko (Théâtre académique musical de Moscou) au début de l’année. Il est le premier Français et le second étranger à diriger une troupe de ballet russe au cours des cent dernières années. Laurent Hilaire vient d’annoncer ses projets, et le programme de travail est bien rempli.

Le vecteur anglais que la troupe suivait avec son directeur précédent, Igor Zelenski, cèdera sa place à l’axe français. Dès le mois de juillet, la troupe présentera pour la première fois, dans le cadre de la soirée de ballets en un acte, La Suite en blanc de Serge Lifar, danseur et chorégraphe originaire de Russie.

Dans un an, le public aura l’occasion d’admirer une perle rare, le ballet Don Quichotte de Rudolf Noureev, un autre danseur étoile également originaire de Russie. Le théâtre prévoit de présenter par la suite d’autres mises en scène, notamment de William Forsythe, Jiri Kylian et Alexander Ekman.

Dès le premier programme vous avez confié à la troupe des mises en scène compliquées de Serge Lifar et de William Forsythe. Vous acceptez sciemment de courir des risques ?

On m’a dit que c’était risqué. Pourtant, rien ne se passera d’un coup de baguette magique. Il ne faut pas sous-estimer les danseurs. Il est vrai qu’il ne faut pas non plus les surestimer. J’ai tendance à comparer la situation aux relations au sein d’un couple. Il est indispensable de prendre soin de l’autre, de lui apporter de l’énergie et de se charger d’une partie du travail à faire. Je suis danseur et j’ai fait ce chemin. Mais je suis tourné vers l’avenir. C’est la même chose pour la troupe qui est un instrument formidable, je suis inspiré par ses danseurs et par le fait qu’ils soient capables de comprendre ce que j’essaie de leur transmettre.

L’une des premières de la prochaine saison sera Le Bal Fantôme de Dmitri Briantsev, un spectacle créé il y a vingt ans pour le ballet du Théâtre Stanislavski et Némirovitch-Dantchenko. Avez-vous l’intention de faire ressusciter les traditions ?

Je suis venu ici pour connaître la culture russe que j’aime énormément. Mais je suis venu aussi pour la développer. Je connais des chorégraphes russes qui doivent trouver leur place dans le paysage chorégraphique. Je suis sûr qu’il y en a également certains que je ne connais pas encore. Je reste ouvert et je suis très attentivement ce qui se passe.

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Votre contrat à Moscou a été signé pour cinq ans. Quels sont vos projets à long terme ?

Ce à quoi nous aspirons ? On n’a pas l’intention de concurrencer le Bolchoï. On a notre histoire et de belles traditions dont les bases ont été jetées par Vladimir Bourmeister. Nous avons également nos spectateurs : le théâtre fait salle comble tous les soirs. Il nous est indispensable de conserver ce public, mais en même temps de réfléchir aux moyens d’attirer les jeunes qui viendront au théâtre demain. Il faut placer devant soi une feuille de papier vierge et commencer à la remplir. Nous nous devons d’élargir la gamme des capacités que nous possédons déjà en introduisant de nouvelles techniques et en créant de nouveaux ballets.

L’art n’existe pas seulement pour notre plaisir, il pose des questions, il nous ouvre de nouveaux mondes et nous aide à ne pas avoir peur de l’insolite. Oui, je prends des risques, mais tous les projets ambitieux sont risqués. Par exemple, les premières mises en scène d’Angelin Preljocaj ont été accueillies froidement, il a fallu du temps pour que le public les comprenne. Les spectateurs ont évolué avec ses ballets. À mon avis, pour que les spectateurs puissent découvrir une nouvelle chorégraphie, il faut leur remettre plusieurs clés différentes.

Le monde de la danse compte plusieurs grandes écoles : russe, française, américaine et danoise. Pensez-vous que ces écoles gardent toujours leurs particularités et essayez-vous d’enseigner des leçons françaises aux danseurs moscovites ? 

Chacune des écoles possède ses avantages, mais qu’est-ce qui constitue la base de la danse ? Des règles très strictes. À y regarder de plus près, les meilleures écoles se caractérisent par la précision de l’exécution. Quelle que soit l’école, la base du ballet académique reste intacte. En tant que danseur, j’aspirais à la pureté de l’exécution, je cherchais à comprendre le sens essentiel et premier du mouvement : pourquoi tel ou tel mouvement, quelle en est la motivation ?

C’est la réponse à la question sur la qualité du style et la qualité du danseur. Si nous parlons d’unification, je dirais qu’il faut aspirer à toujours plus de qualité. Qui dit école russe dit Maïa Plissetskaïa, Ekaterina Maximova et Svetlana Zakharova avec leurs bras magnifiques avant tout.

Et quand je vois les diplômés actuels de l’Académie de ballet Vaganova, j’ai l’impression que ce n’est pas dépassé, que rien n’est perdu. Aspirer à l’unité ne signifie pas perdre vos traditions. La mondialisation offre la possibilité de s’imprégner du meilleur. Dans notre monde moderne, il est impossible d’être une statue, de rester fermé, de ne pas changer. Les danseurs qui se produisent sur scène aujourd’hui dansent techniquement mieux que ceux qui dansaient il y a cinquante ans. C’est normal. Mais être danseur a été et reste difficile. Pour avoir du succès et éprouver de la satisfaction dans ce domaine, il faut travailler, être extrêmement exigeant envers soi et élargir les limites de ses capacités. Sinon ce n’est plus de l’art. Pour faire naître des émotions chez le spectateur, le danseur doit toujours se trouver sur le fil du rasoir. Si vous voulez vivre tranquille, changez de profession.

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Avez-vous des problèmes d’adaptation à Moscou ? Est-ce que la France vous manque ?

Je suis heureux ici. Mon travaille m’apporte entière satisfaction, car je sens que je fais quelque chose d’utile, que je suis indispensable, que je suis à ma place.

Quelqu’un de la famille vous soutient-il à Moscou ?

Malheureusement personne ne peut me rejoindre pour l’instant. J’ai deux filles qui ont fait toutes les deux de la danse. L’aînée est danseuse du Ballet de l’Opéra de Paris. Elles sont déjà grandes et ont chacune leur vie. Ma compagne ne peut pas quitter elle non plus Paris : également étoile du ballet de l’Opéra, elle ne danse plus, mais elle enseigne. Le fait que nous soyons tous, sauf ma mère, dans la même profession aide à une meilleure compréhension. Elles sont toutes très heureuses que je m’occupe de ce que j’estime important. Ça rend la vie un peu plus facile.

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