Andreï Zviaguintsev: «Mon nouveau film est inspiré par Bergman»

20 mars 2017 Alexandre Netchaïev
Personne n’a encore visionné le film Sans Amour d’Andreï Zviaguintsev, réalisateur du célèbre Léviathan, mais selon le producteur, tous les pays européens présents à Berlin l’ont acheté. Tourné en coopération avec la France (Why Not Productions), la Belgique (Les Films du Fleuve) et l’Allemagne (Senator Film), le film doit être achevé en vue du Festival de Cannes.

Andreï Zviaguintsev / APAndreï Zviaguintsev / AP

Le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev Sans Amour a établi un record de ventes sur le Marché du film européen à Berlin : il a été acheté par tous les pays européens.

« Des contrats ont été signés à Berlin avec des sociétés de Grande-Bretagne, d’Espagne, du Danemark et de Finlande. Ainsi, les droits pour tous les territoires européens ont été vendus et il ne reste à parachever que plusieurs accords avec des sociétés d’Asie et d’Amérique latine », a déclaré à l’issue du Marché le producteur Alexandre Rodnianski.

Une situation qui a de quoi étonner, car les distributeurs n’ont vu aucune image du nouveau film du lauréat russe du Festival de Cannes et de la Mostra de Venise. En effet, le film n’est pas encore terminé et on ignore pour le moment si Andreï Zviaguintsev aura le temps de l’achever d’ici la seconde quinzaine de mai, la première mondiale devant se tenir, selon les dires, au Festival de Cannes.

Andreï Zviaguintsev fait lui-même le point sur la situation et raconte à RBTH comment il a eu l’idée de tourner ce film et pourquoi il redoute le résultat.

RBTH : De quoi parle votre nouveau film ?

Andreï Zviaguintsev : C’est l’histoire d’une famille qui traverse une étape importante de sa vie, celle où le mari et la femme se quittent. Oleg Néguine, mon scénariste depuis toujours, et moi, nous avons pensé qu’il serait intéressant de jeter un coup d’œil dans les coulisses de cette crise familiale, quand, à l’issue d’une douzaine d’années de mariage, il n’est plus possible de vivre ensemble. Je voudrais que mon film soit comparé aux Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman. Les six épisodes de 45 minutes chacun ne présentent pratiquement que deux acteurs : Liv Ullmann et Erland Josephson. Mais il est impossible de décrocher son regard de l’écran. Ses personnages se parlent et réfléchissent. Elle, comme c’était en vogue dans les années 1960, tient un journal et lui en lit des passages. Et toutes ces scènes rassemblées en un film prouvent que ni l’intelligence, ni la capacité à analyser les faits ne peuvent aider à éviter la catastrophe. L’idée de Sans Amour vient de là.

Où en êtes-vous avec le film ?

Le tournage devait être terminé au printemps 2017. Malheureusement, la météo de Moscou nous a joué un mauvais tour. En effet, l’action de Sans Amour se passe dans la capitale russe par beau temps. Nous avons commencé à filmer au mois d’août, espérant achever à la fin octobre. Mais la neige qui est tombée à la mi-octobre n’a pas fondu et il a fallu interrompre le tournage, ce qui nous a créé certaines difficultés, car nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir de temps mort. J’ai alors abordé, pour la première fois, le montage avant d’avoir terminé le tournage. Je monte toujours mes films dans l’ordre logique, de la première scène jusqu’à la fin. Parce que le montage définit le rythme du film et le rythme, c’est la forme musicale du film.

Vos films laissent penser que vous n’êtes pas un réalisateur qui donne beaucoup de liberté aux acteurs. Est-vrai ?

Les acteurs aiment souvent tirer la couverture à soi et surestiment parfois la valeur de leurs idées. En tournant Léviathan, j’ai dit par hasard que deux personnages du film avaient fait pendant trois ans leur service militaire ensemble. « Trois ans dans l’armée… Ça change tout », m’a dit un acteur. Piqué au vif, je lui ai dit : « Faisons deux prises. L’une comme si vous aviez servi ensemble et l’autre comme si tu n’en savais rien ». Aussitôt dit, aussitôt fait : absolument rien n’a changé. Cela ne signifie pas que les acteurs ne doivent pas faire « leurs devoirs ». Ils doivent travailler hors du plateau. Mais après le clap, tout ce que je leur demande, c’est d’être naturels ici et maintenant, sans se projeter dans le temps ni penser à ce qui arrivera à leur personnage deux minutes plus tard. Au théâtre, l’acteur est un co-auteur à part entière, mais au cinéma, c’est autre chose. Je me permets même de ne pas donner le scénario en entier aux acteurs. Si c’était de mon ressort, je leur laisserais lire uniquement les scènes qui sont filmées le jour même.

Vous êtes probablement le réalisateur russe le plus connu au monde. Ce qui vous vaut parfois le sarcasme des journalistes russes vous qualifiant de «  réalisateur pour l’exportation  ». Ça vous agace ?

J’essaie de ne rien lire, mais il est impossible de se déconnecter complètement. Un jour, un participant à une émission télévisée m’a accusé d’être un réalisateur non russe puisque je critique régulièrement mon pays. Or il n’en est rien. J’ai déclaré dans la même émission que j’étais citoyen du pays Cinéma. Pour moi, le cinéma n’a pas de cadre national. D’ailleurs c’est à dessein que je ne m’intéresse pas à ce qui se passe dans le cinéma russe, tout comme dans le cinéma américain, français ou allemand. Ce qui me passionne, ce sont les réalisateurs qui font de bons films, quelle que soit l’école nationale qu’ils représentent. Un bon réalisateur est universel, ses films seront appréciés aussi bien en Russie qu’en Amérique et partout ailleurs. Et si mes films sont compris en Occident, ça prouve que je parle la même langue que les spectateurs de différents pays. Ce qui, à mon avis, est plus important qu’essayer d’incruster sa personnalité dans un cadre national étroit pour se vanter ensuite d’être Russe.

Lire aussi : 

Macha Méril: « Le ciment de la Russie, c’est l’art »

 

Droits réservés
+
Suivez-nous sur Facebook