Macha Méril: «Le ciment de la Russie, c’est l’art»

5 mars 2017 Maria Tchobanov
La 3e édition du Festival du film russe de Paris se tiendra du 6 au 14 mars 2017 avec pour thème cette année « Quand les Russes chantent ». Comédies, romances, films d’auteur, chefs-d’œuvre de répertoire et nouveautés de qualité : le programme peut satisfaire les cinéphiles les plus exigeants et promet de vraies découvertes au grand public. Macha Méril, actrice et comédienne française d’origine russe et marraine du festival, a évoqué pour RBTH sa vision du cinéma russe et le concept du festival.
Macha Méril
Macha Méril. Crédit : Maria Tchobanov


RBTH : Le cinéma russe n’est pas le plus connu du public, ni le plus demandé sur le marché du cinéma en France. Pourquoi vous êtes-vous lancée dans cette aventure, l’organisation de ce festival, en outre avec une thématique précise tous les ans ?
 
Macha Méril : Le producteur Marc Ruscart, à qui appartient l’idée du festival, a voulu avoir une marraine, qui aurait un pied de chaque côté – j’ai des origines russes, mais je suis de culture française et je suis connue en France. Et d’une façon générale je suis cinéphile, l’histoire du cinéma m’intéresse. Parmi les acteurs, tous ne sont pas aussi curieux du cinéma. J’ai passé toute ma jeunesse dans les salles obscures avec à l’époque tout ce petit groupe – Godard, Truffaut, Doniol-Valcroze, on y passait 4–5 heures tous les jours. Pour moi c’était fondamental de savoir ce que les cinéastes, les acteurs ont fait avant moi.

Aujourd’hui il y a une bataille à mener, parce que il y a eu un grand engouement pour le cinéma russe il y a 20–30 ans et depuis quelque temps – beaucoup moins, à part Zviaguintsev, Kontchalovski et quelques autres. Et pourtant, chaque fois qu’on montre un film russe, le public français est très impressionné. Et surtout les cinéphiles, les étudiants qui connaissent le cinéma et qui sont capables de l’apprécier vraiment. C’est un peu plus confus aujourd’hui, la société russe est en pleine transformation, on attend qu’elle digère le libéralisme pour recommencer à faire des chefs d’œuvres.

Ce qui est terrible et contradictoire, c’est qu’avec internet les possibilités augmentent, mais il y a de moins en moins de cinéphiles. Les jeunes ne regardent pas tous ces films de l’époque. Pour eux, le cinéma commence avec les américains comme Scorcèse. Mon rôle et le rôle de toute notre équipe, c’est de servir de guide, une sorte d’indicateur, de les aider à sélectionner et de provoquer leur intérêt. C’est aussi pour ça qu’on a choisi des thèmes pour chaque édition du festival. Il y a une telle quantité de chemins qu’il fallait qu’on canalise un peu, cela nous permet de traiter différents genres. Quand les Russes aiment : ce n’est pas trop compliqué, Quand les Russes rient, c’était intéressant, parce que les Français pensent que les Russes n’ont pas beaucoup d’humour. Et pour Quand les Russes chantent, ce sera curieux de découvrir toutes ces imitations des comédies musicales américaines.

Le cinéma musical est-il d’actualité aujourd’hui, ne paraît-il pas trop naïf ?

Qui est-ce qui a gagné cette année aux Oscars ? C’est La La Land – six Oscars. Il y a un grand retour à ce genre. On a tellement fait de films sociaux qui parlent des problèmes quotidiens des couples et de la société, que tout d’un coup on a envie d’un peu de poésie, de musique. Je suis bien placée pour comprendre la puissance de la musique. Michel Legrand (célèbre musicien et compositeur français, mari de Macha Méril, ndlr) vit dans un univers qui est par-dessus de tout : il englobe les opinions politiques, l’esthétisme, les humeurs, l’amour. C’est beaucoup plus fort que n’importe quoi. Les films musicaux sont d’actualité parce qu’on a besoin de revenir à quelque chose qui est intemporel. Bien sûr, on glisse là-dedans l’actualité, mais on la raconte d’une manière transcendante. C’est un besoin énorme qu’ont aujourd’hui les spectateurs.

Et la révolution dans tout ça ?

Avec l’anniversaire de la révolution de 1917 on a voulu absolument montrer tous ces grands films qui ont été faits dans les périodes différentes sur ce sujet. Ce n’est pas uniquement pédagogique. Je pense que chaque fois que les jeunes cinéphiles voient ces films, ils en prennent plein la gueule. Ils sont étonnés de découvrir un cinéma tellement important, riche et bien fait.

L’optique qu’on a prise également, c’est de montrer des œuvres qui étaient très populaires en Russie et que les Français ne connaissent pas. Les sélectionneurs des festivals prennent toujours à peu près la même chose de la Russie – les films sentimentaux, terribles, sur la guerre… et jamais les films que le public russe aime.

C’est aussi l’analyse de l’intérieure de ce qu’a été la Russie soviétique. On dit beaucoup de bêtises sur ce pays. Personnellement, je pense que les cinéastes disent beaucoup plus de vérité que les politiques. Les politiques sont toujours intéressés, ils veulent orienter tandis que les cinéastes ont pour devoir cette espèce de vocation de vérité, de refléter leur époque. Je crois plus aux cinéastes et aux écrivains qu’aux politiques. À travers ces films on voit l’évolution du régime. Il est temps qu’on fasse cet inventaire de l’évolution du communisme, avec tout ce que ça avait de bon et de mauvais. Il y a des nostalgies de cet époque-là et il faut que les gens comprennent pourquoi. Le cinéma peut expliquer cela.

Y a-t-il une différence d’approche du cinéma en général entre les Russes et les Français ?

En Russie, tout ce qui touche le spectacle, c’est sacré. À l’époque des tsars on pouvait épouser une danseuse ou une chanteuse, elle était comme un dieu vivant. En France les aristocrates n’épousaient pas les danseuses, ils les entretenaient. Il y a cette grande différence dans la conception de ce qu’est le ciment d’un pays. Le ciment de la Russie pour moi c’est l’art et surtout le théâtre vivant : la danse, la musique, le chant et évidemment le cinéma, qui réunit tout cela.

Il faut comprendre que quand un jeune cinéaste russe commence un film, il met sa vie dedans et il sait que les gens qui vont voir le film seront très exigeants. Depuis quelques temps en France, n’importe qui peut faire un film, sans avoir fait l’école. Pour moi les cinéastes ce sont des gens qui ont choisi la religion du cinéma et qui ont fait l’école.

Comme par hasard, les cinéastes russes sont aussi souvent musiciens. Je trouve que ces deux arts sont très proches. Le montage, c’est comme une composition musicale. Les cinéastes français ne connaissent pas la musique. Michel Legrand me dit souvent qu’il a beaucoup de mal avec certains cinéastes, parce qu’ils n’ont aucune référence, ils ont peur de la musique. Les Russes sont plus cultivés.

Mais d’une manière générale, il y a toujours eu une sorte de fascination entre les Français et les Russes. Je pense que les Français sont fascinés par la folie russe et réciproquement les Russes sont fascinés par le cartésianisme français. Je me rappelle toujours, Andreï Kontchalovski me disait : « Tu as toujours des raisons pour tout, tu analyses tout ! Nous, on n’analyse pas, on vit ». C’est la critique et l’admiration en même temps.

Quelle était l’approche pour le choix du programme du concours du festival ?

En ce que consterne le concours, il y a des films de jeunes réalisateurs et de réalisateurs confirmés comme Lounguine ou Kontchalovski. Il y a des déséquilibres dans la sélection, mais je trouve cela juste, c’est la guerre du cinéma. Grâce à notre sponsor, que nous avons depuis la première année, on va pouvoir donner un prix de 20 000 euros au distributeur pour l’aider à diffuser le film gagnant. Moi, j’aurais tendance à préférer qu’on soutienne le jeune cinéma, mais c’est au jury de définir les critères pour choisir le lauréat. De toute façon, tout ce qui ferait connaître le cinéma russe et ferait venir le public me va bien. Les grands films russes sont inoubliables, quels que soient les goûts des personnes – cinéphiles ou pas, le grand public ou les professionnels du cinéma – c’est indiscutable. 

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