Tenir les rênes de l’Orchestre symphonique royal du Maroc: le singulier parcours d’un artiste russe

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La Russie, pays qui a donné au monde Tchaïkovski et ses célèbres ballets, Borodine et ses symphonies, Prokofiev et ses magnifiques opéras, ainsi qu’une série d’autres compositeurs et musiciens dont les noms restent gravés dans l’histoire mondiale de l’art, exporte aujourd’hui encore dans le monde entier son savoir-faire en matière de musique classique. C’est notamment le cas du chef d’orchestre Oleg Reshetkin, installé au Maroc depuis 1997.

Comment tout a commencé

En une soirée hivernale de 1997, les applaudissements du public ont fait trembler les murs du palais royal de Rabat. Le succès du concert de musique du Nouvel an, interprété par un collectif musical venu de Moscou au Maroc, a été tel, qu’à l’issue de la performance le roi en personne a invité le chef d’orchestre à diriger l’orchestre symphonique de la gendarmerie et lui fait part de son souhait d’écouter ultérieurement le poème symphonique Shéhérazade du compositeur russe Rimsky-Korsakov. C’est ainsi qu’a commencé l’Odyssée marocaine d’Oleg Reshetkin.

Oleg Reshetkin

Né à Kazan, au Tatarstan, il a tout d’abord intégré le conservatoire de musique de Moscou, puis celui de Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg). À la fin des années 1990, Oleg a ensuite pris la tête de deux collectifs musicaux de la capitale russe, avant que l’invitation du roi ne change radicalement sa vie.

La tâche n’était pas facile. L’orchestre qu’on lui proposait de diriger n’était pas très chevronné et Oleg ne parlait pas un mot de français ou d’arabe. Mais il n’a pas désespéré pour autant, la langue de la musique étant, après tout, universelle. Après de nombreux moments de discorde, les musiciens ont alors compris ce que l’on attendait d’eux et ont su faire preuve de rigueur dans leur travail.

« J’ai appris le français, mais je pense que 80% de mes collègues ne comprennent absolument pas ce que je dis, heureusement qu’un chef d’orchestre n’a pas besoin de bavarder pendant le travail », plaisante-t-il, retraçant son parcours à un correspondant de Russia Beyond.

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Un an après seulement, en 1999, l’orchestre présentait Shéhérazade sur la scène du théâtre Mohamed V de Rabat. Le roi feu Hassan II n’était plus là pour y assister, mais le pari avait été tenu.

L’orchestre n’a par la suite fait qu’améliorer ses performances jusqu’à devenir la fierté de la gendarmerie marocaine. Il a ainsi représenté le Maroc à l’international, notamment en interprétant deux opéras au festival de musique classique d’Amman, en Jordanie, et a également accompagné plusieurs solistes et chanteurs, dont la grande artiste libanaise Majida El Roumi en 2000.

Parti de rien

En 2005, le chef d’orchestre a songé à un possible retour dans son pays, mais c’est à ce moment que lui a été proposée la direction de l’Orchestre symphonique royal du Maroc, qui n’existait alors que sur papier. Malgré une base musicale quasi inexistante, Oleg a cru en ce projet et a décidé de s’y donner corps et âme. Il a donc dû choisir les instruments et fonder une bibliothèque musicale.

Le projet validé et les financements accordés, Oleg s’est par conséquent lancé dans ce projet fou.

« Maintenant que l’orchestre était né, il fallait enrichir son programme. Nous avons commencé par inaugurer des saisons artistiques. Nous présentons par exemple des Voyages autour du monde avec des répertoires de différents pays et époques. Cette année ce sera déjà la 10e édition », développe le chef d’orchestre, qui n’hésite pas à diversifier le répertoire du collectif : en plus des grands classiques et de la musique de chambre qu’il joue lors des réceptions royales, il a notamment inauguré une section de jazz.

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Il collabore par ailleurs avec plusieurs artistes de renommée internationale, notamment le ballet Kassatkine de Moscou, qui accepte volontiers de se produire sur la scène marocaine. Ainsi ont-ils pu présenter au public marocain les trois ballets de Tchaïkovski, Don Quichotte de Léon Minkus, et Giselle d’Adolphe Adam. L’année prochaine, ils souhaitent présenter Cendrillon de Sergueï Prokofiev.

« L’accompagnement du ballet n’est pas une tâche facile, on doit pouvoir s’adapter au rythme des danseurs, cela nécessite beaucoup de travail et de préparation », confie Reshetkin.

À l’avenir, l’orchestre prévoit plusieurs partenariats, notamment avec la brillante violoniste et lauréate de plusieurs prix internationaux Eléonore Darmon, et Marina Vinogradova, chanteuse russo-américaine, dans le cadre d’une soirée jazz, mais également avec la vocaliste libanaise Rima Tawil, performance qui sera l’une des premières représentations du collectif en langue arabe.

Mais ses projets ne se limitent pas à des collaborations au sein de l’institution marocaine, Oleg ayant récemment été invité à travailler avec La Primavera, orchestre de chambre de Kazan, sa ville natale. Ce sera sa toute première représentation en Russie depuis son départ pour l’Afrique.

Pour ce qui est de l’orchestre marocain, Reshetkin attend enfin avec impatience la construction du Grand théâtre de Rabat. Imaginé par l’architecte anglo-iraquienne Zaha Hadid, il sera entièrement dédié à l’opéra et au ballet.

« On souhaite créer une chorale et inviter plusieurs théâtres étrangers dans le but de varier les programmes. L’objectif est de faire de l’orchestre la première unité philarmonique qui participera à la fondation d’une troupe professionnelle », explique-t-il.

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Les musiciens marocains qui, selon lui, avaient initialement un niveau moyen, ont ainsi appris à jouer les grandes symphonies de musique classique, mais également à interpréter des morceaux de jazz à un très haut niveau. Ils ont su aller au-delà de leurs peurs et sont aujourd’hui concentrés sur leur travail, hypnotisés par la beauté de la musique qu’ils produisent. 

En réalité, l’orchestre symphonique royal représente un pont entre deux cultures très différentes. « Aujourd’hui, nous pouvons donner des représentations partout dans le monde et les musiciens marocains n’auront rien à envier à leurs homologues européens. Nous parlons toutes les langues sans accent », admet-il à Russia Beyond.

Deux mondes différents

Le chef d’orchestre avoue beaucoup aimer le Maroc, pays en lequel il voit une nation très talentueuse. Il a en effet assisté à plusieurs shows fantaisie et spectacles folkloriques qu’il a beaucoup appréciés. Il confie même que les chants et danses de la région de Larache, dans le nord du Maroc, ont un rythme changeant rappelant Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky.

En ce qui concerne la musique classique, Oleg souhaite en imprégner encore plus le Maroc. Le pays ne possède pas de grands compositeurs susceptibles de représenter leur pays à un rang mondial. Il prend cependant en exemple sa Tatarie natale, qui ne possédait pas de musique classique et qui a su développer son potentiel artistique grâce à des écoles, des formations et des conservatoires où sont enseignées les bases de la composition, de la polyphonie et de l’harmonie musicales.

D’après Reshetkin, il convient donc de former des compositeurs marocains, d’intéresser les gens et surtout de leur offrir un avenir dans leur pays.

« Je voulais fonder un conservatoire à Rabat, mais je me souviens d’un cas au Venezuela, où de jeunes prodiges de la musique se retrouvent jetés faute de projets concrets dans leur pays. Ces gens finissent par se suicider et c’est horrible. L’art de la musique n’est pas protégé et pour fonder un conservatoire de musique il faut penser au futur des étudiants », regrette-t-il.

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Le chef d’orchestre prend ainsi le soin de garder des enregistrements vidéo de tous les concerts de l’orchestre, et a proposé à la télévision marocaine de diffuser quelques courtes séquences une fois par semaine afin de sensibiliser la population à la beauté de la musique classique et de l’intéresser à cet art.

« Je dirai qu’il est impossible de ne pas aimer la beauté. Mais pour aimer la musique classique, il faut la connaître et la comprendre. C’est comme si on demandait à une personne ne parlant pas anglais ce qu’elle pense des œuvres originales de Shakespeare », illustre-t-il.

Le don artistique d’Oleg ne s’arrête en réalité pas à la musique, puisqu’il est l’auteur de poèmes, dont certains ont été publiés dans des recueils en Russie. L’hiver et sa nostalgie du froid russe sont des sujets récurrents dans ses œuvres. Il nous confienéanmoins que sa nostalgie a disparu depuis quelques années et qu’il est même parvenu à s’habituer au climat nord-africain.

Dans cet autre article nous vous dressons le portrait des artistes ayant fait la renommée des ballets russes à travers le monde.

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