Itinéraire d’un collectionneur de peintures russes non-conformistes

Oser dire «niet» aux canons de l’art soviétique, subir des persécutions, mais rester fidèles à leurs convictions - Paris accueille du 16 au 30 novembre une exposition d’œuvres d’artistes non-conformistes soviétiques issues de la collection Victor Scherrer.

Victor Scherrer présente le tableau de Vladimir Nemoukhine Valet de carreau, 1988

Une exposition de tableaux de peintres russes non-conformistes, issus de la collection privée de Victor Scherrer, a été inaugurée au Centre culturel et spirituel russe à Paris et sera ouverte jusqu’au 30 novembre. Révélée pour la première fois au grand public, cette exceptionnelle collection privée s’est constituée au fil des trente dernières années à l’occasion de voyages en Russie et de rencontres avec de nombreux peintres non-conformistes, à Moscou et à Paris.

La période dite de dégel s'acheva brutalement en 1962 lorsque Nikita Khroutchev, visitant une exposition au Manège de Moscou, eût une vive algarade avec le peintre Ernst Neizvestny, et déclara que les peintres produisant de telles œuvres devraient être enfermés dans des asiles psychiatriques.

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Industriel, dirigeant de plusieurs sociétés agro-alimentaires, Victor Scherrer a présidé des organisations patronales et a été vice-président du CNPF (devenu MEDEF). Amateur d’arts, et curieux de la culture orthodoxe, il rencontre en 1988 au Moulin de Senlis, à Montgeron (siège de l’Association d’aide aux réfugiés russes en France) le poète, collectionneur et critique d’art russe Alexandre Gleser, réfugié en France depuis 1975.

Nadejda Elskaya, Samovar argent et feuilles. Viatcheslav Kalinine, Paysage au Poisson. Garry Faif, Composition.

Promoteur acharné et passionné de l’art « non officiel » soviétique, d’abord en URSS et ensuite en exil, Gleser introduit Victor Scherrer dans les réseaux des artistes « non-conformistes », devient son « mentor » et le guide dans l’élaboration de cette collection, témoignant de la richesse de l’expression artistique provoquée par le « dégel » khrouchtchévien.

Plus de cent tableaux composent ainsi aujourd’hui la collection de Victor Scherrer. Il s’agit, selon le collectionneur, d’un ensemble très hétérogène, dont seulement une partie, toutefois suffisamment représentative, est exposée au Centre russe du Quai Branly.

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Ernst Neizvestny (1925-2016), Composition métaphysique, 1979

Vladimir Tiov, Oleg Tselkov, Ernst Neïzvestny, Viktor Koulbak, Erik Boulatov, Valentina Kropivnitskaïa, Vladimir Nemoukhine, Oskar Rabine, Vladimir Yankilevsky, Mikhaïl Chemiakine…. On les appelle « non-officiels », « deuxième avant-garde », « dissidents », « underground » ou encore « non-conformistes », ces peintres russes qui, à partir de la fin des années 50, s’opposèrent, au péril de leur vie, aux canons formels de l’art officiel soviétique, le réalisme socialiste.

L'exposition des œuvres des artistes est accompagné de commentaires et de documents de l'époque.

Ils ont constitué un mouvement qui se définissait et n’existait, selon leurs propres termes, que par une volonté commune : la liberté de peindre, de créer et d’exposer. Méprisés, bafoués ou persécutés, enfermés dans des asiles psychiatriques, souvent forcés à l’exil, avec leurs œuvres confisquées, détruites ou exportées, ces artistes n’ont pu s’exprimer librement qu’à partir de 1990, avec la chute du Mur de Berlin. Ils sortent aujourd’hui de l’oubli et de l’ombre pour remplir ce vide laissé dans l’histoire de l’art russe.

Otari Kanadourov, Portrait de Vladimir Nemoukhine. Vladimir Nemoukhine, Nature morte à la balalaïka, 1959. Vladimir Nemoukhine, Cartes, 1989.

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« Je suis passionné par ces peintres et par toute leur histoire. Je suis heureux de pouvoir rendre hommage à tous ces artistes qui ont été extrêmement courageux. Ils ont tous des techniques picturales et conceptions artistiques et philosophiques très différentes, parfois diamétralement opposées, il y en a pour tous les goûts, mais chacun ne voulait qu’une chose : poursuivre ses recherches », affirme Victor Scherrer.

Alexandre Poutov (1940-2008), Visages, 1987

Le collectionneur connaissait certains artistes personnellement, d’autres uniquement par leur travail. Néanmoins, au fil de ses rencontres, en URSS, ensuite dans une Russie en pleine mutation, et en France, devenue la terre d’accueil de nombreux artistes russes exilés, il a accumulé de multiples témoignages de l’épopée des « Trente Glorieuses des non-conformistes russes » - les années 1960-1990. Durant cette période, ces peintres insoumis organisaient des expositions dans des appartements privés, des parcs, des greniers et des caves.

Gennady Neishtadt (1944-1995), Portrait d'Alexandre Gleser, 1980

Afin de refréner le désir des artistes de montrer leur travail, et d’endiguer la fuite des œuvres à l’étranger par les voies diplomatiques, les autorités moscovites avaient alors envoyé des bulldozers détruire ces expositions clandestines. Scherrer a toutefois fait le constat ces dernières années du retour des œuvres « dissidentes » dans des collections privées en Russie, ainsi que dans les fonds des musées étatiques, qui s’efforcent de combler les lacunes dans les collections d’art russe du XX siècle. Tous ces témoignages, documents et souvenirs, sont ressemblés dans le livre de Victor Scherrer Peintres russes non-conformistes 1960-1990, sorti aux éditions TerraMare et retraçant l’itinéraire du collectionneur.

Vladimir Nemoukhine (1925-2016), Breakfast on the train, 1974

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