«Un gars un peu fou»: ce Français qui récupère les déchets des Russes

Marc Ahr, artiste opérant dans différents domaines (notamment plasticien et peintre), se promène sur la glace des canaux gelés de Saint-Pétersbourg où il ramasse les déchets. Ce n’est cependant qu’une petite partie de ses activités, qui rendent fou les Russes.

Marc Ahr. Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTHMarc Ahr. Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH

« Il aurait pu devenir le symbole de la ville. S’il ne l’est pas déjà », me dit un musicien de Saint-Pétersbourg. Nous avons fait connaissance il y a cinq minutes et nous regardons ensemble le Français Marc Ahr défiler en patins sur le canal de Griboïedov gelé.

Marc Ahr pique avec une pince artisanale les déchets et tente de les jeter dans une poubelle enfilée à la manière d’un sac à dos et portant la plaquette Spb Eco Cleaner. Il n’y arrive pas du premier coup, à la grande joie des enfants qui tournent autour.

Une femme aux joues rosies par le froid s’immobilise, confuse, puis s‘écrie : « C’est l’étranger qui ramasse les déchets sur les canaux gelés ! ». Pour les autochtones, l’idée de Marc est un peu saugrenue, mais amusante, ce qui fait que son projet écologique gagne en popularité.

Marc Ahr est d’un caractère assez extravagant et donne l’impression d’un expatrié français un peu fou qui ne sait que faire de son temps libre. Ce n’est pas que tout le monde se moque de l’écologie à Saint-Pétersbourg, mais en tout cas personne n’irait ramasser les déchets jetés par les autres sur la glace des canaux. Et personne n’aura l’idée d’en faire une performance en fixant au bout du manche une pince en forme de marteau et de faucille.

Ces déchets qui n’existent pas

Nous lions connaissance avec l’artiste (c’est l’appellation qu’il se donne) Marc Ahr pendant qu’il plonge les bras dans une poubelle de rue pour en retirer, tout sourire, du carton. L’instant d’après il nous entraîne dans sa cour où il dépose en vrac bouteilles en plastique, aiguilles de sapin, coquilles d’œufs, bouchons et peaux de banane.

À vrai dire, cela ressemble à une décharge privée soigneusement triée. C’est d’ailleurs l’avis de nombreux voisins. « Les gens pensent souvent que je suis un peu gaga, un peu fou, mais que faire », dit-il en riant.

« Les canettes, je les donne à une femme qui les remet à un centre de recyclage et qui s’achète ainsi des médicaments », poursuit Marc. « Et le sac d’aiguilles de sapin et de coquilles d’œufs ? ». « Mon futur compost ! Je l’emmènerai à la datcha », répond-il.

Pour Marc, les déchets ne sont pas des déchets, mais soit un objet d’art, soit une matière réutilisable. Cet hiver, il a réalisé plusieurs tableaux en glace qui sont conservés dans cette même cour « emmitouflés » dans de la laine de verre et recouverts de contreplaqué afin qu’ils ne fondent pas au soleil.

Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH
Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH
Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH
Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH
 
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Son œuvre préférée est celle qui présente des mégots incrustés dans la glace, mais les températures supérieures à 0 degré ont noirci les bouts de cigarettes qui pendent lamentablement. Marc a également réalisé un tableau semblable avec des bouchons en plastique. « En France, on touche 190 euros pour une tonne de ces bouchons et ici, personne n’en veut », s’indigne-t-il.

Il avoue aimer la glace parce qu’elle n’est pas éternelle, « tout comme notre planète ». Selon Marc, si nous ne prenons pas soin de l’environnement, il ne restera plus de glace dans cinquante ans. La moyenne des températures hivernales n’est plus ce qu’elle était il y a vingt ou trente ans, constate-t-il. Et, scrutant les quais de la Neva, il me demande si j’ai déjà vu un mois de février aussi doux en Russie.

Micro-État communiste dans un appartement

Le salon de Marc, où se bousculent différents samovars de verre, est orné d’une mosaïque réalisée avec des fragments du mur de Berlin. L’artiste s’est retrouvé dans la ville une semaine après la chute du mur (novembre 1989). Et il a commencé à le désassembler en rangeant les morceaux dans des sacs portant l’étiquette « Fragments du mur de Berlin, original ».

Il a gagné en France l’équivalent de 500 dollars au cours des quatre premières heures de vente de morceaux et de tableaux consacrés à cet événement. Deux ans plus tard, il était déjà riche. Il est parti en Russie où il a acheté un appartement de 230 m2 pour « rendre hommage » à ses racines russes. « Je suis plus Russe que Français », affirme-t-il en expliquant que sa tante et son grand-père avaient quitté la Russie pour l’Europe il y a quarante-huit ans.

Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH
Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH
Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH
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« Il y a longtemps que je voulais faire quelque chose du mur de Berlin. Qui a assumé les frais de sa construction ? Les communistes, pour se protéger contre le capitalisme », rappelle-t-il.

Dans son appartement, Marc a édifié son propre micro-État communiste : chaque invité paie la chambre en fonction de ses revenus. Les uns n’y laissent que 20 euros, d’autres y consacrent 120 euros. Pour le moment, ça marche bien, tout le monde est content et Marc a l’intention de retourner pour un certain temps en France. Objectif : faire de la politique en vue de disperser le lobby corporatif et d’unir la Russie à l’Europe.

Je lui demande quand le communisme reviendra en Russie. « Oh, non, c’est encore trop tôt ! Vous n’êtes encore qu’à la première étape du capitalisme. Karl Marx a dit que le communisme ne viendrait qu’après le capitalisme, pas plus tôt », répond l’artiste.

Marc Ahr. Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTHMarc Ahr. Crédit : Rouslan Chamoukov / RBTH

Propos de Marc Ahr traduits du russe.

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