Je t’aime, moi non plus: quel avenir pour les relations russo-biélorusses

15 février 2017 Ekaterina Sinelchtchikova
L’époque des avantages gratuits en tout genre est révolue pour le président biélorusse Alexandre Loukachenko: le format habituel des relations entre Moscou et Minsk s’est retrouvé dans l’impasse, constatent les experts russes. Quelle voie emprunteront désormais les deux pays?
Russian President Vladimir Putin, left, and Belarusian President Alexander Lukashenko
Les rapports entre les deux voisins pourraient suivre trois scénarios. Sur la photo : Le président russe Vladimir Poutine et son homologue biélorusse Alexandre Loukachenko. Crédit : Alekseï Nikolsky / RIA Novosti

Les relations entre la Russie et la Biélorussie sont de nouveau sur la corde raide. Ce n’est pas la première fois, les liens ayant déjà traversé des guerres du lait, du sucre, du pétrole et d’autres conflits commerciaux et économiques. Mais jusqu’ici, les deux pays avaient toujours réussi à trouver un compromis.

À première vue, Moscou et Minsk semblent avoir engagé leur « marchandage » traditionnel : la Biélorussie a accumulé une dette élevée pour le gaz et la Russie a réduit en réaction les livraisons de pétrole.

Toutefois, les batailles pétrogazières ont déclenché une longue série de griefs de la part du président biélorusse Alexandre Loukachenko. Certaines de ces doléances ont débouché sur des actions qui peuvent difficilement être considérées comme celles d’un allié. Le fossé entre Moscou et Minsk ne fait qu’augmenter, affirment les experts.

Scénario un : la réconciliation

Malgré des contradictions profondes, la réconciliation reste sans doute l’issue la plus vraisemblable. Il existe une série de dossiers sur lesquels Minsk souhaite toujours rester gagnant, ce qui pousse le pays à agir dans le cadre du jeu qu’il pratique depuis plus de dix ans. « Alexandre Loukchenko place la barre très haut puis fait de petites concessions pour obtenir en fin de compte une grande partie de ce qu’il voulait initialement », a déclaré à RBTH Iouri Korgouniouk, chef du département de politologie de la fondation Indem.

Des arguments de poids viennent étayer ce scénario. Par exemple, les livraisons de pétrole russe qui de fait constituaient une subvention accordée à l’économie biélorusse. Minsk vendait des hydrocarbures en Occident, tirant ainsi des revenus grâce au brut russe bon marché. Qui plus est, l’économie biélorusse reste intimement liée au marché russe, la part de la Russie dans les échanges de la Biélorussie s’étant élevée à 48,3% en 2015.

Il est très probable qu’Alexandre Loukachenko tente de faire machine arrière, a noté Vladimir Evseïev, chef du département Intégration eurasiatique et développement de l’OCS à l’Institut des pays de la CEI.

« En règle générale, la Russie cédait dans de telles situations et Alexandre Loukachenko s’y est habitué. Seulement il n’a pas compris que la donne a changé. L’époque des +petits déjeuners gratuits+ est révolue », a-t-il indiqué à RBTH, ajoutant qu’en flirtant avec l’Occident, Alexandre Loukachenko était allé trop loin cette fois-ci (notamment en refusant, au mépris des accords conclus précédemment, d’accueillir une base aérienne russe dans son pays).

Mais Moscou n’a pas le choix non plus. Certes, le schéma « pétrole contre baisers » n’est plus viable et le gaz deviendra vraisemblablement plus cher pour la Biélorussie. « Toutefois, le Kremlin réalise clairement qu’il faudra nourrir le régime d’Alexandre Loukachenko pour éviter une seconde Ukraine », a fait remarquer Iouri Korgouniouk.

Scénario deux : la Biélorussie se tourne vers l’Occident

Dans cas-là, Alexandre Loukachenko ne fait pas marche arrière et met le cap en direction de l’Occident, optant ainsi pour la confrontation avec la Russie.

Ces derniers temps, la position de l’Occident vis-à-vis de la Biélorussie s’est assouplie, a constaté Andreï Kortounov, directeur général du Conseil russe des affaires internationales. Provisoirement, Alexandre Loukachenko n’est plus considéré comme « le dernier dictateur d’Europe » et est vu par l’establishment européen comme un pacificateur.

Mais primo, ce scénario est peu pratique et cher. Lasse des conflits géopolitiques et ne disposant que de ressources limitées, l’Europe ne peut proposer à la Biélorussie que son soutien politique. « Seulement la Biélorussie n’en a que faire, car elle a besoin de crédits à taux bas, qu’elle n’obtiendra pas, ainsi que de pétrole bon marché », a poursuivi Vladimir Evseïev.

Secundo, l’étiquette de « dictateur » colle toujours à la peau d’Alexandre Loukachenko. On l’a simplement oublié pour un certain temps, mais ce trou de mémoire n’est que temporaire. Le président biélorusse reste un autocrate et l’Europe ne joue pas selon ces règles.

En cas de mise en œuvre de ce scénario, le résultat risque d’être désastreux pour Minsk. L’aide de l’Europe sera éphémère, la Biélorussie se retrouvera sous un rouleau compresseur et ne pourra plus compter sur la « carotte » russe, soulignent les experts.

Scénario trois : changement du pouvoir et nouvelles relations avec la Russie

La perspective d’un changement de pouvoir par la force semble aujourd’hui chimérique : « Le Maïdan, ça ne vient pas tout seul, sans intervention extérieure. Si les États-Unis décident de s’ingérer, il n’y aura aucune amélioration des rapports russo-américains à l’horizon. L’UE n’en a pas besoin non plus après l’Ukraine », a expliqué Vladimir Evseïev, en faisant remarquer que la population biélorusse ne prendrait pas les armes si personne ne les lui donne.

« L’opposition n’existe pas. Il n’y a personne pour remplacer Alexandre Loukachenko. C’est donc avec Loukachenko ou avec personne », a noté pour conclure Iouri Korgouniouk.

Lire aussi : 

Guerre de la potasse : « l'histoire n'a fait que commencer »

Droits réservés
+
Suivez-nous sur Facebook