La Russie, l’Iran et la Turquie dessinent l’après-guerre en Syrie

22 décembre 2016 Nikolaï Litovkine
Pour les orientalistes russes, les trois pays sont las des combats et résoudront le problème seuls, sans attendre que les acteurs occidentaux et les autres pays du Proche-Orient règlent leurs litiges internes.
Sergey Shoygu
Le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou lors d'une réunion avec le ministre turc de la Défense Fikri Isik. Moscou, Russie. Crédit : Vadim Savitsky/RIA Novosti

Le 20 décembre, à Moscou, les ministres de la Défense de la Russie, de l’Iran et de la Turquie ont évoqué leurs actions conjointes après la libération d’Alep, deuxième ville de Syrie.

Les spécialistes des trois pays travaillent actuellement sur le document final, la « Déclaration de Moscou sur les mesures immédiates visant à promouvoir le règlement de la crise syrienne », a indiqué le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou.

Par ailleurs, malgré la volonté de mettre rapidement fin aux opérations militaires en Syrie, chaque acteur a sa propre vision de la résolution de la crise et de l’organisation future du pays. Et de fait, il faudra visiblement construire un nouvel État très prochainement.

« Les opérations militaires dureront à peu près un an, ensuite les traits du futur État syrien commenceront à s’esquisser », nous explique Vladimir Evseïev, expert militaire et directeur adjoint de l’Institut des pays de la CEI.

Il estime que le pouvoir sera redistribué entre le président et le premier ministre et que les prérogatives de ce dernier seront élargies. Une partie des territoires obtiendra également davantage de droits et d’autonomie par rapport au centre. Par ailleurs, l’État restera républicain et non fédéral.

Position de la Russie

Moscou veut stabiliser la situation dans la région et limiter sa participation au conflit, estiment les experts.

« La Russie soutient la tenue d’élections dès la fin de la crise et la création d’une +feuille de route+ pour la reconstruction de la Syrie. Nous continuerons à impliquer les agglomérations dans le processus de paix et à créer des corridors permettant aux combattants de quitter les lieux », explique Evseïev.

Les experts s’accordent à dire que le principal objectif de la Russie n’est pas uniquement d’assurer la sécurité, mais également la reconstruction du pays. Cependant, Moscou ne veut pas le faire seul, et cherche donc à partager ce fardeau avec d’autres pays.

« Nous voulons également nous établir dans la partie orientale de la Méditerranée. Actuellement, nous avons une base aérienne à Hmeimim en Syrie, le point de ravitaillement logistique et technique de Tartous deviendra prochainement une véritable base navale », ajoute Evseïev.

Position de la Turquie

Pendant les négociations de Moscou, le ministre turc de la Défense Fikri Isik a qualifié l’opération de libération de l’est d’Alep des mains des combattants de « très réussie ».

Cependant, plusieurs experts russes sont sceptiques quant au soutien que la Turquie apporte à l’opération à Alep. Dans un entretien avec le quotidien Vzgliad, Semion Bagdassarov, directeur du Centre d’étude du Proche-Orient et de l’Asie centrale, précise que des formations pro-turques ont participé à la défense de d’Alep-Est et que ce sont les Turcs qui ont organisé les contre-attaques depuis Idlib et Homs, ainsi que les tentatives de rompre le blocus d’Alep.

Bagdassarov énumère les principaux objectifs de la Turquie dans le conflit syrien : renverser Bachar el-Assad ; créer un pseudo-État ayant sa capitale dans l’ouest d’Alep, État qui sera sous son contrôle ; détruire la place d’armes créée par les Kurdes syriens. Il n’exclut pas que Moscou puisse accepter la création de ce pseudo-État, mais craint que celui-ci ne combatte perpétuellement Damas « avec tous les problèmes qui en découlent ».

Cet avis ne fait pas l’unanimité chez les experts russes. Sergueï Droujilovski, professeur du département des études orientales du MGIMO, nous explique que la position d’Ankara a beaucoup évolué au cours des six derniers mois, suite au coup d’État avorté, et les autorités officielles ont même trouvé des points de convergence avec l’Iran, dont la position était autrefois diamétralement opposée à leur.

« Bachar el-Assad représente la communauté alaouite du pays (près de 10% de la population), alors que 12 à 15 millions d'Alaouites vivent en Turquie. Les conflits internes ont poussé Recep Erdogan à changer sa politique concernant la Syrie et une partie de la population chiite de son pays », précise l’expert.

Position de l’Iran

Pour l’Iran, il est important qu’Assad reste, estime Sergueï Droujilovski, professeur du département des études orientales du MGIMO. « Un autre président changera radicalement la politique syrienne à l’égard de Téhéran », explique-t-il.

La position de la Syrie à l’égard d’Israël est un élément sensible pour l’Iran, nous explique Nikolaï Sourkov, professeur associé du MGIMO et expert du Conseil russe des affaires internationales.

« Aujourd’hui, l’Iran a besoin d’une Syrie qui combattra Israël et qui permettra que les armes destinées au Hezbollah transitent par son territoire. Leur position consiste à dire que si quelqu’un doit remplacer Assad, il doit coopérer au maximum avec l’Iran », précise-t-il.

Cependant, une influence directe de l’Iran sur la future politique de la Syrie n’est guère possible, estime Vladimir Evseïev. « Pour le moment, l’Iran est un sponsor économique de la Syrie et ne joue qu’un rôle secondaire sur le plan militaire », explique-t-il.  

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