Botogol: la mine perdue d’un Français dans les monts Saïan sibériens

Bernard Grua
Russia Beyond vous partage aujourd’hui le fascinant récit du photographe voyageur Bernard Grua, qui a suivi les traces de Jean-Pierre Alibert, personnage injustement méconnu ayant permis, au XIXe siècle, l’exploitation dans de lointaines montagnes sibériennes d’une mine de graphite.

Lors d’un périple dans l’un des points les plus reculés de Sibérie, Bernard Grua, Nantais passionné de photographie et de voyage, a découvert l’histoire passionnante d’un Français ayant autrefois exploré la région pour y fonder une fleurissante mine. Intrigué par le destin de cet homme, Grua s’est alors fixé pour objectif de le sortir de l’oubli au travers d’un texte publié sur son blog, dont voici une version raccourcie.

À la différence de leurs confrères étrangers, les découvreurs français ont peu participé à l’exploration de la Sibérie. Pourtant, il en existe un, aujourd’hui méconnu, qui mériterait, tant en France qu’en Russie, d’être étudié. Au milieu du dix-neuvième siècle, l’aventure romanesque mais bien réelle, de Jean-Pierre Alibert a laissé, localement, d’importants souvenirs qui ne demandent qu’à être partagés.

Jean-Pierre Alibert.

Botogol, une mine perdue au fond des monts Saïan orientaux

En Sibérie, près de la frontière mongole, sur le plateau de l’Oka (district de l’Oka, République de Bouriatie), au cœur de la solitude des monts Saïan orientaux, le temps ne s’est pas arrêté. Mais au cours de nos pérégrinations dans le pays secret des Soïotes, je n’ai pas croisé un seul habitant qui, connaissant ma nationalité, n’a pas mentionné la mine de Botogol, fondée par le Français Jean-Pierre Alibert en 1847. On n’oubliait pas non plus de me rappeler qu’un des descendants de ce découvreur a cherché la mine, sans succès.

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Sans même connaitre cet épisode historique, voilà plus de deux ans que je souhaitais aller dans le district de l’Oka, le « petit Tibet russe ». On le disait ignoré des touristes et des Occidentaux. Aucun de mes amis et contacts russes, y compris ceux d’Irkoutsk, n’y avait jamais posé les pieds. Sans réseau, en Russie, le voyageur étranger n’est rien. À l’inverse, un bon tissu relationnel y ouvre des horizons insoupçonnés. À force d’écrire et d’en parler, j’ai été recommandé à Andreï Bezlepkine, un photographe de Tver, qui, en juillet 2008, pour la deuxième fois consécutive, retournait dans ce lieu étonnant. J’ai donc eu la chance de rejoindre son équipe russe, mais j’étais loin d’imaginer ce que j’allais y apprendre.

Soïotes, plateau de l’Oka, monts Saïan orientaux, été 2008

Sous la conduite de Badma Dondokov, de son fils Sergeï et de son neveu Bator, nous nous sommes mis en chemin. Perdus, il nous a fallu bivouaquer de façon imprévue entre des cimes noyées dans la pluie et le brouillard, mais le lendemain, la montagne de graphite nous accueillait. Elle ne s’est pas livrée sans résistance, nous gratifiant d’une pluie et d’un orage d’anthologie, situation inconfortable lorsque l’on chemine sur les crêtes.

Jean-Pierre Alibert, inconnu à Moscou et en France, mais légende sibérienne

Jean-Pierre Alibert, né à Montauban en 1820, est mort en 1905 à Paris après s’être installé à Châteauneuf-les-Bains en raison de rhumatismes contractés en Sibérie. Le graphite d’une exceptionnelle qualité qu’il extrayait de Botogol avait pour unique client l’entreprise Faber-Castell de Nuremberg, dont il contribua à sauver l’industrie du crayon à papier d’art. La seule mine de graphite européenne de l’époque était à Borrowdale, Angleterre. Elle arrivait à épuisement.

Alibert fait partie, avec Jean-Baptiste Barthélemy de Lesseps, ayant rallié Petropavlovsk-Kamtchatski à Versailles, des très rares Français découvreurs de la Sibérie, à la différence des plus nombreux explorateurs allemands, polonais, baltes ou scandinaves. Même Antoine Garcia et Yves Gauthier, dans leur irremplaçable somme L’exploration de la Sibérie, ne mentionnent pas cette personnalité attachante, exemple d’un travail réalisé en symbiose avec une population locale, pour qui il est devenu une légende.

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Délaissées, les caisses de ses expéditions sont toujours remisées à Paris dans une école d’ingénieurs. D’autres reliques sont dispersées dans différents musées français. En 2008, des archives ont pu aussi être consultées par Andreï Bezlepkine à Oulan-Oude, capitale de la Bouriatie.

Accès à la deuxième galerie. Progressivement l’eau de ruissellement se transforme en stalactites et en stalagmites avant de cesser totalement de s’écouler.

À l’heure où, dans notre pays, la Russie est une construction virtuelle dans laquelle chacun projette ses rêves ou ses tourments, il faudrait écrire un ouvrage et même réaliser un film sur cette aventure franco-sibérienne si romanesque, pourtant si réelle et si pétrie d’humanité. Il y a urgence. Sur site, les derniers vestiges sont en train de disparaître.

Batagol, une montagne oubliée

La mine de Botogol, dont l’entrée des galeries est à environ 2 200 mètres d’altitude, a été en exploitation jusque dans les années cinquante selon des informations orales locales (à vérifier car une source écrite parle de 1992). Depuis lors, elle est totalement abandonnée. Isolée, elle n’est visitée que très sporadiquement, au cours de chasses pratiquées par les éleveurs de la région. Les vallées et les montagnes qui l’entourent sont désertes.

Batagol vue d’ensemble, en 2008, depuis l’observatoire d’Alibert. On distingue le puits noyé, avec à sa gauche des éléments de maçonnerie. Les deux personnages, au milieu, donnent la dimension de l’hippodrome. En diagonale, à droite, on devine le chemin qui descend vers l’ancien village.

Cette vue, ci-dessus, a été prise depuis le lieu où se trouvait l’observatoire d’Alibert. Les récits indiquent une chapelle, peut-être située sous la croix, qui a disparu. Les bâtiments sur le haut de la montagne de Botogol n’existent plus. On distingue encore le tracé de l’hippodrome. Le puits de mine d’Alibert est noyé. L’eau affleure à son ouverture. Il est probable, qu’à quelques mètres de profondeur, elle reste gelée en permanence. On voit encore les importantes maçonneries représentées à gauche de l’image.

Première galerie horizontale sur le flanc droit de la montagne dans un état dégradé.

Le village de Botogol, situé en contrebas de la mine, le long d’une rivière, abritait une ferme, les familles des mineurs, et même une école. Il a été totalement abandonné lorsque la mine cessa son exploitation.

Le village de Batagol en 2008

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Aucune route ne reliait Botogol au reste du pays. Le mode de transport le plus utilisé était l’usage des rivières gelées en hiver. Leurs gorges étaient impraticables l’été. Dans les dernières années d’exploitation, le graphite, utilisé par l’industrie nucléaire, était transporté par hélicoptère. Après la chute de l’URSS, une route non asphaltée fut construite entre le plateau de l’Oka et la vallée de la Tounka, par laquelle il est possible de rallier Sorok depuis Irkoutsk. Aujourd’hui, les très rares personnes qui se rendent à Botogol y vont à cheval, généralement à partir de Sorok.

Au cours du mois de juin 2013, John Saul, un géologue, m’a écrit afin de connaitre la position GPS exacte de la mine. Selon lui, la montagne de graphite pourrait être les restes d’un gigantesque météorite. Voilà qui ajoute au caractère fabuleux de l’endroit!

En s’enfonçant dans la galerie, le ruissellement stoppe. La condensation cristallise sur le permafrost tout en devenant plus fine vers le fond de la mine.

En juillet 2017, notre coéquipière russe Maria Soloveva est retournée à Botogol avec Marina Lochakova et le soutien des proches de Badma Dondokov. Il s’agit, à ma connaissance, des seuls visiteurs « occidentaux » qui aient visité depuis lors ce site remarquable dans son poignant isolement.

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