La Russie spatiale, entre ambition affichée et besoin de réformes

Proton-M. Cliché pris le 9 juin 2016.

Proton-M. Cliché pris le 9 juin 2016.

Roskosmos
L’année 2017 sera cruciale pour le programme spatiale russe : alors que certains matériels peinent à suivre l’accélération technologique dans le domaine, des projets d’envergure sont lancés pour que le pays conserve sa place prédominante dans l’espace. Dans un contexte géopolitique et commercial difficile, la Russie ne pourra pas compter uniquement sur ses propres capacités pour rester compétitive sur la scène internationale.

Un retour à la normal pour le programme spatial russe

À la fin de l’année 2016, Igor Komarov, directeur de l’agence spatiale Roskosmos, annonçait ses ambitions pour les douze prochains mois : un doublement du nombre de lancements. En 2016, 17 tirs avaient été effectués.

« La Russie a réalisé, sans tenir compte des Sea Launch et Soyouz lancés de Guyane, 32 lancements en 2013 (un échec), 32 en 2014 (un échec), 26 en 2015 (trois échecs) depuis Baïkonour, Plessetsk ou Vostotchny. L'année 2016 est atypique avec 17 lancements (un échec). En 2017, la Russie a annoncé 29 lancements, ce qui n'est qu'un retour à la normale. En 2017, sont prévus : une douzaine de Soyouz, huit Proton, quatre Rockot, une ou deux Zenit, une ou deux Angara. Le Dniepr est en cours de modification en lanceur Baïkal. Par ailleurs, Sea Launch a été racheté par la société privée S-7 », rappelle Christian Lardier, président de l’Institut français d’histoire de l’espace (IFHE) et ancien rédacteur chez Air&Cosmos. On reste encore loin du programme spatial soviétique qui frôlait la centaine de vols en 1987.

Pour Ivan Moisseïev, directeur de l’Institut de politique spatiale de Moscou, les récents problèmes liés aux lanceurs Soyouz et Proton remettent déjà en cause le calendrier établi par Igor Komarov : « Cela va  seulement causer un décalage du calendrier des tirs vers 2018, et probablement des pertes financières ». Ce retard « ne peut pas être rattrapé », estime-t-il.

Les activités spatiales de 2017 auront lieu principalement dans les cosmodromes de Baïkonour (pour les vols habités et les lancements civils), Plessetsk (pour les lancements militaires), et au Centre spatial guyanais (dans le cadre du partenariat avec Arianespace).  

Des échecs à relativiser

Concernant les vols habités, Roskosmos maintient sa décision de réduire le nombre de cosmonautes russes en orbite, passant de trois à deux, notamment afin de réaliser des économies. Conséquence de cette décision, le prochain vol de Soyouz ne se fera qu’avec deux membres d’équipages, le Russe Fiodor Yurchikhin et l’américain Jack Fisher. Cela n’était pas arrivé depuis le vol de Soyouz TMA-9 en 1990. Quatre vols habités devraient avoir lieu cette année, avec des lancements prévus en mars, mai, septembre et octobre, emportant et rapportant dix personnes de la Station spatiale internationale.

Roskosmos a travaillé dur pour comprendre les raisons de l’échec du lancement du dernier cargo Progress à destination de l’ISS. La reprise du vol du vaisseau devrait avoir lieu le 22 février prochain. Deux autres vols de ravitaillement auront lieu en 2017. Concernant les échecs récents du programme spatiale russe, Christian Lardier se veut rassurant, mais souligne néanmoins les progrès à réaliser :

« Il y a eu un échec Proton en 2013 (perte Glonass), un échec en 2014 (perte Express), un échec en 2015 (perte Mexsat), un succès partiel en 2016 (Intelsat-31). C'est un problème régulier qui nécessite une transition vers une meilleure qualité de la production. Pour le Soyouz, il y a eu un échec en août 2014 (perte de Galileo), un échec en avril 2015 (perte de Progress), un échec en décembre 2016 (perte de Progress). Dans ce cas, il s'agit également d'un problème de qualité de production à améliorer. Cependant, les échecs ne sont pas l'exclusivité de la Russie : le Falcon-9 américain a déjà connu deux échecs : perte du CRS-7 en 2015 et de Amos-6 en 2016. En revanche, la Russie cumule des problèmes de fiabilité avec les fusées et les charges utiles (durée de vie inférieure aux satellites occidentaux, difficulté à maintenir la constellation Glonass, perte de Kanopus-ST, problèmes avec Photon-M4, Resurs-P2, etc) ».

Vers un ralentissement de la participation internationale de la Russie

Sur le marché des lanceurs, la Russie est un acteur majeur : outre ses collaborations avec la Chine et l’Inde, Roskosmos poursuivra en 2017 la livraison de ses lanceurs Soyouz à Arianespace. Un lancement a déjà eu lieu fin janvier depuis la Guyane, et un second devrait se dérouler début avril.

« Même si la relation euro-russe n'est pas bonne (crise ukrainienne, sanctions, ambiance de guerre froide), la coopération spatiale se poursuit : lancement d'Hispasat-AG1 le 27 janvier, lancement d'astronautes européens sur l'ISS, Exomars en 2020, etc. », relativise Christophe Lardier. Il ajoute que « le nouveau président américain veut du « America First » (l’Amérique d’abord, ndlr) et pourrait soutenir le projet de colonisation martienne qu'Elon Musk, patron de Space X, a présenté au dernier congrès de l'IAF en septembre. La relation sino-russe est très bonne, mais la Chine développe elle-même sa station orbitale pour 2022, son super-lanceur LM-9 et son programme lunaire. Dans ce contexte, il est difficile d'imaginer comment parvenir à une large coopération qui permettrait de faire à plusieurs ce que chacun ne pourrait faire seul ».

Ivan Moisseïev rappelle que « le rôle de la Russie dans la coopération spatiale internationale sera stable jusqu’à la fin de l’exploitation de la Station spatiale internationale. La suite dépendra grandement de la politique américaine dans ce secteur. Mais nous ne dépasserons pas le niveau actuel de coopération avant longtemps ».

La Russie doit se préparer à connaître un changement de géométrie de la coopération spatiale dans les années à venir. Roskosmos en a pris conscience, et les projets Federatsia (remplaçant le vaisseau Soyouz) et Angara (lanceur polyvalent) devraient amener sous peu du sang neuf au programme spatial, ainsi que de nouvelles capacités. 

À lire aussi : 

Quelles universités russes feront de vous un spécialiste de l’espace?

Proxima, nouvelle étape de la collaboration spatiale internationale

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.