Claudie Haigneré : "L'espace est mon aventure"

Claudie Haigneré, le 08 février 2002.

Claudie Haigneré, le 08 février 2002.

ESA/S.Corvaja
​Cette année marque le 50e anniversaire de la coopération spatiale entre la France et la Russie. A cette occasion, RBTH s'est entretenu avec Claudie Haigneré, première femme cosmonaute française, riche de deux expériences spatiales, pour évoquer son parcours.

RBTH: Qu’est-ce qui vous a poussé à lancer votre carrière d’astronaute ? 

Claudie Haigneré: Au moment du vol du premier cosmonaute Youri Gagarine j’étais trop jeune. Mais le premier pas de l’homme sur la Lune en 1969 était pour l’enfant de douze ans, que j’étais, un moment tout à fait magique. L’homme avait dépassé cette frontière du possible, l’espace pouvait devenir mon aventure. On ne décide pas de devenir astronaute, mais le jour où la possibilité se présente, on se dit : tiens c’est le hasard qui l’a mise devant moi, et évidemment on saisit cette chance ! Et c’était une petite annonce du Centre national d'études spatiales (CNES) qui disait : recrutement d’astronautes pour mener à bien les programmes scientifiques à bord de la station. A l’époque, j’étais médecin rhumatologue à l’hôpital Cochin. En voyant cette affiche je me suis dit : voilà une porte qui s’ouvre. J’ai donc candidaté. Il y a eu mille candidats dont 100 candidatures féminines, et j’ai eu la chance d’être LA femme parmi ces sept retenus en 1985.

Quelles sont vos impressions sur la Cité des étoiles et les entraînements en Russie ?

La première fois je suis partie à la Cité des étoiles en 1987. Médecin et chercheur en neuroscience, j’ai commencé à travailler comme scientifique avec les équipes soviétiques de l'Institut des problèmes médicaux-biologiques (IBMP) de Moscou. En arrivant en URSS, on découvrait un monde très diffèrent de celui qu’on connaissait en France. Mais nous étions là pour joindre nos intelligences afin de résoudre des questions scientifiques et faire ensemble plus que ce que l’on serait capable de faire tout seul. Les conditions étaient difficiles, on partageait tout et faisait en sorte que ça marche bien, parce qu'on avait envie d’avancer.

Crédit : AFP/East NewsCrédit : AFP/East News

J’ai une tendresse tout à fait particulière pour les Russes. Ce qui vous touche tout de suite, ce sont les qualités d’accueil et d’amitié. C’était l’époque des petits cadeaux échangés, des marques d’amitiés à chaque instant. J’ai beaucoup aimé mes années de scientifique là-bas et c’est vrai que j’avais déjà cette tendresse, cette amitié, cette fraternité pour ce monde de la recherche et de l’espace bien avant la période d’entraînement.  

Quand je suis arrivée à la Cité des Etoiles pour mon entrainement en 1992, c’était déjà la Russie. Je la connaissais et elle me connaissait. Je me suis glissé dans ce que j’ai toujours appelé la famille et j’y étais très bien.

Ce n’était peut-être pas aussi facile pour nos collègues américains. Quand ils sont arrivés en 1995, ils n’avaient pas eu toutes ces années préalables de coopération. Les Français ont commencé à collaborer avec les soviétiques en 1966. Il y a eu déjà plein de missions d’astrophysiques, les communautés scientifiques se connaissaient.

Quand vous arrivez à la Cité des étoiles, Youri Gagarine est partout – à l’entrée, à la première Allée des cosmonautes, dans la Maison des fêtes, il a son armoire de sport dans la salle de sport. J’habitais dans le même immeuble que Valentina Terechkova, Alexey Leonov, Madame Gagarine. Ma fille Carla-Anastasia, qui est née en 1998, est allée à l’école maternelle de la Cité des Etoiles. C’était notre vie commune. Vivre à côté de ces héros, les côtoyer tous les jours c’est quelque chose de très fort, très impressionnant pour quelqu’un qui a envie de participer à l’aventure spatiale.

Quels sont vos souvenirs du premier vol ?

Pour moi, les deux vols ont été des moments magiques, mais j’insiste sur ces presque dix années passées à la Cité des étoiles avec nos amis, « nos frères et nos sœurs »  russes. C’est une tranche de vie qui pour moi était absolument extraordinaire.

En ce qui concerne la mission elle-même, en tant que médecin, chercheur, intéressé par le fonctionnement du corps, j’ai trouvé absolument extraordinaire la façon dont notre corps, notre cerveau s’adaptait à ce nouvel environnement qui n’est pas un environnement habituel du tout pour nous, terriens. Et c’est assez impressionnant de se dire qu’on a surement plein de potentiel caché et nous avons la possibilité de les révéler, de les mettre en évidence

Et puis, ce magnifique spectacle de la Terre par le hublot : c’est quelque chose qui est unique. A 400 km en orbite vous n’êtes pas plus près des étoiles, pas plus près de la Lune, il y a des milliards d’étoiles partout, on n’y voit pas de trace de vie. Alors que sur notre planète aussi isolée il y a les lumières de ville la nuit, les traces de la présence humaine. Parfois des traces plutôt négatives – la pollution, la déforestation, l’assèchement de la mer d’Aral. Entre le vol de 1996 et le vol de 2001 j’ai vu la transformation de la planète. On revient tous en disant : c’est un endroit unique où il y a de la vie et c’est nous, les humains, qui sommes responsable de cette vie.

Quelles sont les perspectives de la coopération spatiale franco-russe ?

Je suis aujourd’hui à l’Agence spatiale européenne (ESA) qui a des  projets importants en cours avec l’Agence spatiale russe (Roscosmos). Le 14 mars il y a eu un lancement de la sonde orbiteur ExoMars 2016, avec des instruments français à bord d’ailleurs (nous attendons son arrivée vers Mars en Octobre 2016), et on prépare aujourd’hui le lancement d’une deuxième sonde en 2020. Ce sera un lander ExoMars qui va se poser et forer à plus de deux mètres de profondeur pour voir si on y trouve ces formes de vie que tout le monde cherche. C’est le programme majeur entre l’ESA et la Russie.

On est en train de préparer aussi une mission de Lander qui va se poser sur la Lune. La France est complètement impliquée dans ces programmes-là. Bien sûr, elle a une position particulière dans cette coopération depuis l’époque de General de Gaulle. Nous avons réalisé beaucoup de missions importantes ensemble. Est-ce que nous irons plus loin ? Sur la partie exploration scientifique – oui, obligatoirement. Pour d’autres programmes, cela reste à préciser, mais l’expérience de lancement de fusées Soyouz depuis le Centre spatial de Kourou en Guyane Française et cette habitude de travailler ensemble – c’est un atout considérable pour poursuivre cette coopération.

Ces liens de coopération et ces programmes en commun c’est aussi une forme de diplomatie qui nous est utile aujourd’hui avec la Russie en particulier dans le contexte difficile des relations. Nous poursuivons la collaboration dans la science, la recherche et le développement technologique. Ces coopérations-là ne se sont pas arrêtées, grâce à ces 50 ans de coopération franco-russe et une bonne connaissance du travail en commun. Ça continue à créer les liens.

Je crois que la Russie doit continuer à rester la plus ouverte possible aux coopérations avec toujours cette capacité de faire des propositions différentes, avec son expertise particulière. Aussi bien la France que l’ESA sont des partenaires attentifs à nos succès communs.

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