Comment les Russes de France diffusent la langue de Pouchkine

10 août 2017 Maria Tchobanov
RBTH a cherché à comprendre les raisons qui poussent les Russes installés en France à inculquer des notions de langue russe à leurs enfants.

Crédit : Institut Pouchkine Crédit : Institut Pouchkine

Depuis le milieu des années 1990, une nouvelle vague de russophones, plutôt jeunes, vient s’installer en France. Pour la plupart, ils s’intègrent facilement au sein de leur nouvelle société et s’y assimilent. Toutefois, ils tiennent à apprendre le russe à leurs enfants.

Dans les années 2000, on observe partout en France l’apparition de nombreuses associations russophones proposant des activités culturelles, et, depuis une dizaine d’années – des écoles « d’enseignement complémentaire », qui proposent aux parents des activités d'éveil en russe pour les plus jeunes enfants, et des cours de russe, de théâtre et d’expression artistique pour les plus grands. La popularité de ces écoles ne cesse de grandir auprès des parents russophones et des familles bilingues : il existe aujourd’hui plusieurs dizaines d’écoles de ce type rien qu’en région parisienne.

Nous avons essayé de comprendre pourquoi les russophones tiennent à transmettre leur langue aux enfants nés en France, et ce qui motive les enfants à parler russe dans leur vie quotidienne.

Arguments des parents

Épouse d’un Français avec qui elle élève quatre enfants, Natalia affirme n’avoir jamais eu la moindre hésitation en ce qui concerne la communication avec ses enfants. « C’était tellement naturel pour moi de parler ma langue natale avec les êtres les plus proches que je ne peux même pas imaginer qu’il puisse en être autrement. Même si je le maîtrise très bien, le français reste pour moi une langue étrangère et je trouve cela complètement tordu de parler une langue étrangère au quotidien avec mes propres enfants », avoue-t-elle.

Comme la plupart des mamans abordées, elle précise que dès que l’enfant rentre dans le circuit scolaire, il devient de plus en plus compliqué de maintenir un bon niveau de russe. Si on ne fait pas d’efforts, si on n’insiste pas, si on n’est pas conséquent et qu’on cède à la facilité, l’enfant abandonne et passe progressivement en français dans ses communications avec ses proches.

« J’ai inscrit mes aînés à l’école russe du dimanche pour qu’ils puissent plonger dans un milieu russophone et rencontrer d’autres enfants dans la même situation. Plus tard, j’ai trouvé un pédagogue d’origine russe pour donner aux enfants des cours particuliers à domicile. Cette année, mon fils aîné a eu 20/20 à l’épreuve de russe au bac, en sachant qu’il étudiait à l’école bilingue en français et en anglais avec l’espagnol comme langue étrangère », précise Natalia.

D’ailleurs, les avantages du multilinguisme sont souvent évoqués par les parents d’enfants russophones. L’École Jeannine Manuel (anciennement appelée École active bilingue Jeannine-Manuel) de Paris compte beaucoup d’enfants issus de familles bilingues dont un parent est russophone. Tout l’enseignement est assuré en français et en anglais avec l’apprentissage du chinois obligatoire. En plus de cette charge assez lourde, la plupart des enfants suivent des cours de russe à l’extérieur.

Bien entendu, les parents qui inscrivent leurs enfants dans ce type d’établissements ont souvent eux-mêmes fait des études dans des écoles internationales, suivi des cursus à l’étranger ou travaillent dans des entreprises multinationales. Leurs arguments en faveur de l’apprentissage du russe  sont principalement l’ouverture d’esprit, les perspectives de carrière et la culture générale, cette notion ayant beaucoup de valeur chez les Russes. La question de la culture est systématiquement évoquée par les parents.

Crédit : Maria TchobanovCrédit : Maria Tchobanov

L’apprentissage du russe dans les familles commence souvent par la lecture de livres et le visionnage de dessins animés russes (surtout de l’époque soviétique, pleins de bons sentiments et moralisateurs) aux tout-petits. Ensuite vient l’incitation à la lecture de littérature plus sérieuse et la découverte de l’histoire via le cinéma, les encyclopédies, les ressources en ligne, les expositions et d’autres moyens accessibles à l’étranger.

« Je considère que l’enfant doit connaître la langue de sa patrie historique, mais à part cela, quand tu vois à quel point la littérature russe est valorisée dans le monde entier, tu es encore plus motivé pour transmettre cette langue aux enfants. J’espère que mon fils saura apprécier Tolstoï et Dostoïevski après avoir lu leurs œuvres en version originale. J’aimerais qu’il se familiarise avec la poésie de Pouchkine et Essenine, qu’il entende la mélodie de la langue », explique Tatiana, maman de deux enfants dont le deuxième est né en France. Son mari ajoute à cette argumentation que la langue est une partie intégrante de l’histoire du pays et qu’il est très important pour lui que son fis connaisse et respecte l’histoire de ses ancêtres.

Arguments des enfants

Dimitri, 6 ans, parle russe à la maison et prend depuis quelques mois des cours de russe avec un groupe d’enfants de son âge. Il entre au CP au mois de septembre et sait déjà lire le cyrillique. Il dit aimer le russe parce qu’il peut comprendre les livres et les films en russe et parler aux amis de ses parents et à ses copains russes. D’ailleurs, il bavarde par Skype toutes les semaines avec un ami qui vit à Moscou. Selon sa maman, cela lui permet de communiquer à son niveau, dans un langage d’enfant, ce qui rend l’apprentissage plus naturel.

Arnella, 13 ans, née en France d’une maman russe et d’un papa français, fréquente l’Institut Pouchkine qui a ouvert une représentation à Paris en 2016. Malgré le fait que sa maman lui ait parlé russe depuis la naissance, elle s’est inscrite à des cours de russe bihebdomadaires animés par les professeurs de l’Institut. Elle passe toutes les vacances d’hiver en Russie. Elle adore la neige et la cuisine russe et rentre facilement en contact avec les Moscovites.

« J’aime bien parler russe et je m’intéresse à tout ce qui est russe, parce que ma maman est russe. Apprendre la langue est important pour le travail plus tard et pour pouvoir communiquer avec beaucoup de monde. La langue russe n’est pas très facile, mais j’ai envie de savoir parler comme les Russes », raconte l’adolescente dans un russe un peu hésitant.

Ange, 14 ans, né d’un papa corse et d’une maman russe à Paris, parle un russe très correct. Il aime parler cette langue et considère que son apprentissage est grand atout pour la culture générale, son avenir professionnel et pour faire des rencontres intéressantes. Il lit des livres en russe, regarde des films en version originale et avoue apprécier la culture russe. Lui aussi voyage régulièrement en Russie pour voir sa famille du côté maternel. « C’est très différent là-bas, un autre monde », affirme-t-il.

Crédit : Centre Culturel RusseCrédit : Centre Culturel Russe

À Paris dans le milieu scolaire où il apprend l’anglais et l’allemand, sa connaissance de la langue russe suscite la curiosité des copains qui veulent en savoir plus et demandent de dire quelques phrases : c’est assez valorisant. C’est surtout à la maison qu’Ange a acquis la maîtrise du russe oral et il fréquente des cours de langue depuis peu. La lecture pose encore des difficultés, selon lui, mais il est convaincu que les efforts en valent la peine : «  C’est beaucoup plus agréable de parler russe avec un parent russe, même si ma mère n’exige pas que je lui parle uniquement sa langue natale et que nous parlons également français entre nous ».  

Macha, 14 ans, née en France de parents russes issus de la vague d’émigration postsoviétique, a commencé le français seulement à l’école maternelle, et ne parlait que russe à la maison. En même temps, elle a commencé à suivre des cours au sein d’une association russophone visant à développer les capacités linguistiques et à se familiariser avec la culture russe. Une fois la lecture acquise, elle lisait des livres russes à ses petits frère et sœur.

Dès l’ouverture des cours de l’Institut Pouchkine, son père s’est précipité pour l’inscrire, ainsi que son petit frère et sa petite sœur. « Savoir parler russe au quotidien c’est bien, mais pouvoir parler et écrire correctement, c’est très important pour pouvoir travailler avec cette langue. Cela peut même servir si je décide de partir en Russie. J’ai choisi l'anglais et l'allemand comme langues étrangères, je voudrais également apprendre l’espagnol, malheureusement, c’est impossible dans le cadre de l’école », regrette Macha.

Crédit : Centre Culturel RusseCrédit : Centre Culturel Russe

Lors de ses voyages en Russie (en dehors de Moscou), Macha a même osé l’expérience de fréquenter l’école russe pendant une semaine, mais a trouvé le niveau trop élevé pour pouvoir suivre les cours correctement. Elle a également fait un séjour dans une colonie de vacances en Russie et estime qu’il est beaucoup plus facile de s’entendre avec les ados du même âge en Russie qu’en France, trouvant les ados russes plus à l’écoute des autres et prêts à partager.

En ce qui concerne les jeunes arrivés récemment en France, pour les étudiants des filières de langues, lettres et civilisations, le choix du russe s’explique par une insertion plus facile dans le parcours universitaire français. Au collège et au lycée, le choix du russe comme première ou deuxième langue étrangère par les russophones permet aux plus studieux de décrocher facilement une bonne note lors des épreuves du bac. 

Ainsi, chacun a son argument pour apprendre la langue de Pouchkine et y trouver son avantage. 

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