En Russie, le fléau de l’esclavage a la vie dure

Trois victimes du travail forcé s’expriment après avoir vécu l’enfer.

Trois victimes du travail forcé s’expriment après avoir vécu l’enfer.

Konstantine Tchalabov / RIA Novosti
Toute personne qui a été réduite à l’esclavage a sa propre histoire tragique. Certains se sont retrouvés chez leurs « maîtres » en raison de leur crédulité, d’autres étaient au chômage et cherchaient un job. Mais dans tous les cas, ils ont eu toutes les peines du monde à sortir de cet enfer.

L’esclavage est juridiquement interdit dans tous les pays du monde. La Russie a introduit en 2003 dans son code pénal un article selon lequel le recours au travail d’esclaves est passible d’une peine allant de cinq à quinze ans de prison. Toutefois, plusieurs cas d’esclavage moderne – heureusement peu nombreux – ont été relevés en Russie. Le site Gazeta.ru s’est entretenu avec plusieurs personnes qui ont vécu ce cauchemar.

Trois ans d’esclavage en Kalmoukie

Crédit : Konstantine Tchalabov / RIA NovostiCrédit : Konstantine Tchalabov / RIA Novosti

Roman (le prénom a été changé à la demande de l’homme) a 35 ans.

« Je suis né et j’ai grandi à Volgograd (environ 900 kilomètres au sud de Moscou). Je suis ouvrier du bâtiment, spécialiste des travaux de finition. Un jour de 2011, je me suis sérieusement fâché avec ma femme et je suis allé boire, avant de traîner dans la rue et de me retrouver à la gare routière. C’est là que j’ai été abordé par deux Kalmouks qui m’ont proposé un job dans leur région.

Comme j’étais ivre, j’ai accepté. J’ai travaillé pendant un certain temps à Elista (le chef-lieu de la République de Kalmoukie) et je m’apprêtais à retourner à Volgograd quand j’ai reçu un coup de fil de la part d’amis de mes employeurs. Ils m’ont proposé de construire une maison et un sauna dans le village de Gachoun-Bourgousta. On s’est entendus pour que les travaux soient achevés dans trois mois.

Quand nous sommes arrivés, ils m’ont retiré ma carte d’identité. Je n’avais pas d’argent liquide. J’ai été enfermé dans une base-vie de chantier. Je pouvais téléphoner, mais uniquement en présence de quelqu’un. Ils étaient toujours à côté à écouter ce que je disais et ce qu’on me répondait. Je parlais surtout à ma fille, car ma femme avait déjà trouvé un autre mari.

J’étais esclave chez des autochtones répondant au nom de Djanbinov. Ils m’ont intimidé en affirmant qu’ils avaient des membres de leur famille dans la police. Un an plus tard, j’avais des maux de jambes et mes +propriétaires+ m’ont conduit dans un hôpital d’Elista. J’y ai fait connaissance avec un Kalmouk qui suivait un traitement et je lui ai raconté mon histoire.

Il m’a proposé son aide en précisant qu’il faudrait d’abord travailler chez lui. J’ai accepté, mais les conditions y étaient encore plus horribles : je restais enfermé à longueur de journée et je n’étais pas nourri tous les jours.

On travaillait avec un homme de 50 ans qui m’a dit qu’il séjournait dans cet appartement depuis plus de quinze ans et que ses +maîtres+ avaient pris de nombreux crédits avec sa carte d’identité. Je ne sais pas où il est maintenant. Chose étrange : mon portable ne m’a pas été confisqué et j’ai pu joindre les +propriétaires+ précédents. Ils sont venus et m’ont ramené à Gachoun-Bourgousta où j’ai continué à travailler pour eux.

Il y avait dans le village un autre esclave et un jour nous avons tenté de nous évader, mais nous avons été rattrapés.

En 2015 mes +maîtres+ m’ont emmené chez des membres de leur famille où il fallait faire quelques travaux. La cour de la maison donnait sur un cimetière qui, lui, s’étendait jusqu’à la forêt. Le soir, profitant d’un moment d’inattention, j’ai filé. Je suis sorti sur la route le matin.

J’ai été emmené par un Kalmouk et j’ai retapé son appartement à Elista. Il m’a payé 10 000 roubles (environ 160 euros) et m’a acheté un billet de bus jusqu’à Volgograd. Je suis enfin rentré. Je suis resté en esclavage chez les Djanbinov de 2012 à 2015. Selon un simple calcul, ils m’auraient dû payer 7 300 euros pour mon travail ».

Emploi assis dans le métro de Moscou

« Je suis paraplégique et je me déplace en fauteuil roulant, raconte Viatcheslav Kotlov, 40 ans. J’habite dans la ville de Syssert (à quelque 1 400 kilomètres à l’est de Moscou). Le 27 janvier dernier, un de mes amis et moi on est allés dans le centre-ville. J’ai été abordé par un homme qui s’est présenté comme Nikolaï, qui m’a poliment demandé d’où je venais et si j’étais intéressé par un emploi assis à Moscou.

Je n’avais pas de travail, aucune possibilité de gagner un peu plus d’argent et j’ai accepté. J’ai été emmené en train jusqu’à Mytichtchi (en banlieue de Moscou). J’ai appris ici qu’en compagnie de deux autres personnes en fauteuil roulant, j’irai mendier dans le métro de Moscou.

Crédit : Anton Vergun / TASSCrédit : Anton Vergun / TASS

En règle générale, les handicapés entrent par une porte et leur gardien par une autre. Un paraplégique gagne en moyenne 100 euros par jour. Tout l’argent est reversé à Nikolaï. Quand mon gardien s’est détourné pour un instant, j’ai réussi à filer. 

Je suis arrivé au premier policier pour tout lui raconter puis j’ai passé environ deux heures au commissariat à attendre des journalistes et des volontaires. J’ai donné une interview après quoi on m’a aidé à rentrer à Syssert  ».

La Russie compte plus d’esclaves que le Nigeria

Le recours aux esclaves se fonde sur le désir d’économiser au maximum, indique Alexeï Nikitine, activiste du mouvement Alternative. « Les esclaves travaillent essentiellement au Daghestan (Caucase), dans des briqueteries, et en Kalmoukie, à garder des troupeaux », précise-t-il.

Alexeï Nikitine a ajouté que des cas d’esclavage ont été dernièrement relevés à Novy Ourengoï (Sibérie occidentale) où une société locale du bâtiment employait des captifs d’autres régions.

La police préfère ne pas s’en mêler, « car il est difficile de prouver la culpabilité dans de tels délits, constate-t-il. Les témoins sont ces mêmes +propriétaires+ qui n’ont aucun intérêt à dire la vérité ainsi que les esclaves qu’il est facile d’intimider ». En quatre ans, les activistes ont réussi à libérer de l’esclavage environ 350 personnes.

Selon l’ONG The Walk Free Foundation, l’esclavage moderne touche 45,8 millions de personnes dans le monde. En Russie, des données remontant à mai 2016 (les plus récentes) citent un chiffre de 1,05 million de travailleurs forcés, soit plus qu’au Nigeria (875 000), mais moins qu’en Corée du Nord (1,1 million).

Le texte est publié en version abrégée. Le texte intégral en russe est disponiblesur le site de Gazeta.ru.

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