Crin de cheval, laine de mouton et pierre molle: les objets d'art du Touva

Getty Images
Pourquoi faut-il un mouton en sueur pour fabriquer du feutre, et comment tricote-t-on des bas à partir d'une crinière de cheval ?

Le monde entier tend vers la robotisation de la production, mais les nomades du Touva (la République du Touva se situe dans le Sud de la Sibérie centrale), à l'image de leurs ancêtres, fabriquent à la main des œuvres d'art à partir de matériaux naturels, et à l'aide des instruments les plus rudimentaires.

Tchonar-dach,  la pierre que l'on peut découper

Crédit : RIA Novosti/Vladimir VdovinCrédit : RIA Novosti/Vladimir Vdovin

C'est au Touva que se trouve le dernier endroit de Russie où les artisans transmettent encore à leurs apprentis la tradition de la sculpture sur tchonar-dach – « pierre molle », ou encore agalmatolithe. À 358 kilomètres à l'ouest de la capitale touvaine, Kyzyl, se trouve la kozhuun (plus grande subdivision administrative de la République du Touva) de Baï-Taïguinski.

Ici, au sommet du mont Saryg-Khaïa – le Rocher Jaune – les tailleurs de pierre extraient l'agalmatolithe à la main, à la pioche ou à la pelle. La kozhuun de Baï-Taïguinski a vu naître 40 membres de l'Union des artistes de Russie, et 27 d'entre eux résident dans le village de Kyzyl-Dag. Le voyageur les trouvera sans peine, ils habitent dans la rue des Tailleurs de pierre.

Crédit : Saryglar Ay-KherelCrédit : Saryglar Ay-Kherel

Le jeu d'échec touvain en tchonar-dach est une énigme pour un joueur non-initié. Le roi est représenté par un lama et le fou par un chameau. La reine, quant à elle, apparaît sous forme d'arzylan – un terrible lion imaginaire ne se montrant jamais aux yeux des humains. Enfin, des chiens de bergers touvains symbolisent les pions. L'ensemble, comprenant les pièces et le plateau en agalmatolithe, coûte 30 000 roubles (484€).

Le feutre, toujours meilleur fait main

Dans la yourte de feutre régulier – un matériau épais produit à base de laine de mouton – il fait bon vivre tout au long de l'année. Durant le gel hivernal, elle retient la chaleur. Et au milieu de l'été, l'air y reste frais. En plus des yourtes, le feutre, qui est comme autrefois récolté à la main chaque année au plus chaud de l'été, est également utilisé pour confectionner des vêtements.

Bien qu’on ait importé directement de Chine des machines permettant d’accélérer la production de feutre, la technologie ne s'acclimata pas dans la région et le fournisseur dut mettre la clef sous la porte. Le feutre industriel était semblable à de la farine n'adhérant pas à une pâte pourtant molle. Le produit, commençait à s'effiler au-delà de 3 à 5 ans. C'est pourquoi les Touvains décidèrent de revenir à une fabrication artisanale, se souvenant alors des astuces traditionnelles du travail de la laine.

Crédit : Getty ImagesCrédit : Getty Images

Afin de créer à la main une toile feutrée, il faut un troupeau de moutons, un chaud soleil d'été, un cheval, une bâche et deux dizaines de personnes robustes équipées d'un bâton dans chaque main. On tond le mouton, en choisissant en premier lieu les endroits de son corps où il a sué.

On entasse la laine et on la bat à l'aide de bâtons afin de l'assainir et de la rendre plus duveteuse. Ensuite, on la répartit de manière homogène sur une bâche, on l'humidifie avec de l'eau tiède et on l'enroule avec la bâche. Ensuite, on insère au centre du rouleau un axe en bois qui permettra d'écraser la laine. À l'aide de cordes, le rouleau est alors attaché à la selle d'un cheval que l'on laissera courir à travers la steppe environ deux heures, traînant ainsi derrière lui le rouleau. Enfin, on met le feutre à sécher au soleil, de préférence lorsqu'il n'y a pas de vent.

La sueur et la graisse du mouton créent un enduit naturel sur la laine, la rendant imperméable à l'eau et à l'air. Ce détail est négligé lors de la fabrication industrielle du feutre. C'est pourquoi les articles sortant des fabriques tiennent entre 3 et 7 ans, tandis que ceux faits en feutre artisanal durent de 30 à 40 ans.

Crédit : Getty ImagesCrédit : Getty Images

Avec du feutre on confectionne des habitations – des yourtes, des tapis, des vêtements, des chaussures – allant des pantoufles aux bottines d'hiver – des chapeaux, des sacs pour les ustensiles ménagers et les aliments, et même des plateaux d'échecs et des étuis pour les emporter en voyage. Les touristes achètent leurs pantoufles et chapeaux traditionnels en feutre dans la chaîne de magasins de souvenirs Olchey, à Kyzyl.

Un fil qui pique fait avec de une queue de cheval

Jusqu'aux années 1930–1940, le fil, qu'il soit simple ou de pêche, était un produit rare au Touva. C'est pourquoi  on utilisait à la place du crin de cheval. On en confectionnait des lassos, des brides, des pièges pour la chasse, des ceintures et des cordes pour la yourte, des cordes et archets pour les instruments de musique et des cordes pour les arcs. Les Touvains aimaient également les bas en crin de cheval. Ces bas piquaient un peu, mais ils étaient très chauds et ne laissaient pas pénétrer l'humidité. C'est pourquoi les gens travaillant l'hiver dans la taïga faisaient au préalable des réserves de crins de cheval.

C'est au printemps que l'on coupait la queue et la crinière des chevaux. La queue n'était taillée que partiellement pour que l'été venu, les chevaux aient encore de quoi repousser les mouches et les taons. La crinière, elle, était entièrement coupée. On laissait seulement une mèche de poils au dessus du cou du cheval – le « Tchel-ydyk », la crinière sacrée, considérée comme la gardienne de la santé du cheval.

Crédit : Getty ImagesCrédit : Getty Images

Les ouvriers du Tchep ejeri – tressage de crin de cheval – héritent leur savoir de proches plus âgés. Les professeurs des écoles perpétuent également la tradition en organisant des cercles d'art traditionnel. Des articles confectionnés en crin de cheval sont présentés au cours de festivals et de la fête nationale des éleveurs d'animaux, Naadym.

Avec l'apparition du fil, des cordes et du fil de pêche en chanvre, l'art du tissage du crin de cheval est peu à peu relégué au passé. Mais quelques familles du Touva continuent à perpétuer cette tradition : il leur suffit de posséder un troupeau de chevaux, de connaître les bases de la fabrication et d'avoir un tant soit peu d'habileté.

Le travail du crin de cheval est similaire au processus de fabrication de la laine. Il est trié par couleur, nettoyé, effilé, puis on en tresse des fils. Cela prend du temps, mais en contrepartie, avant d'aller travailler dans la forêt, les habitants de la taïga enfilent encore aujourd'hui ces bas bien chauds, appréciés des Touvains depuis les temps où l'industrie n'avait pas encore conquis le monde. 

Lire aussi : 

Le koumys, boisson et symbole de la steppe de la Tchouïa

Mouvement perpétuel: dans la « maison » des nomades de Sibérie