Il était une fois en Russie : petite histoire des gangs mafieux

Des gens lors du service funèbre pour le parrain de la mafia russe Viatcheslav Ivankov, alias Iapontchik (petit Japonais), au cimetière Vagankovskoïe à Moscou.

Des gens lors du service funèbre pour le parrain de la mafia russe Viatcheslav Ivankov, alias Iapontchik (petit Japonais), au cimetière Vagankovskoïe à Moscou.

Valery Sharifulin/TASS
La police a arrêté à la mi-juillet dans sa somptueuse villa de Moscou le roi du monde criminel russe Chakro Molodoï, « voleur dans la loi », terme de jargon russe qui désigne les autorités des milieux criminels. Ces personnages figuraient souvent dans les séries télévisées russes des années 1990. Par la suite, ils ont été oubliés, mais les voleurs, eux, sont restés.

Derrière une haute barrière, une villa. Au premier abord, rien qu’une maison, quoique cossue, dans un quartier où se concentre l’élite de Moscou. Sur le parking, plusieurs voitures luxueuses. La caméra pénètre à l’intérieur : tout n’est que dorures, moulures et cristal, avec fauteuils Louis XIV et icônes. La lumière du jour peine à se frayer un passage à travers les lourds rideaux à franges. On se croirait dans un musée ou un atelier d’accessoires dans un théâtre. Ni l’un, ni l’autre : nous sommes chez Zakhari Kalachov, alias Chakro Molodoï (Chakro le Jeune), le roi de la confrérie criminelle russe, et le caméraman n’est autre qu’un membre des forces spéciales.

Chakro a été arrêté dans le cadre d’une affaire d’extorsion de fonds. Tout y est : cadavres, anciens policiers et ripoux. Le suspect garde son calme, car ce n’est pas sa première arrestation. Cet homme originaire de Bakou, successeur de « Grandpa Hassan » (personnage en vue du crime organisé éliminé en 2013) a été condamné au moins trois fois. En Europe, il était responsable des flux financiers du monde criminel russe. La justice espagnole l’a accusé de blanchiment d’argent et d’organisation d’un groupe criminel. Après neuf ans de prison, il a été expulsé en octobre 2014 en Russie où il a retrouvé la liberté.  

Un million de roubles pour le statut

Zakhar Knyazevich Kalashov, the alleged head of the Georgian mafia,is escorted on arrival at the Torrejon military air base outside Madrid in this June 10, 2006 handout photo released by the Spanish Interior Ministry on June 11, 2006. Kalashov, known as "the invisible man" for his secrecy, fled Spain in 2005 after police blocked hundreds of bank accounts, seized dozens of luxury cars, and confiscated villas in a crackdown on mafias from former Soviet republics. Crédit : ReutersZakhari Kalachov, alias Chakro Molodoï, escorté à l'arrivée sur la base aérienne militaire Torrejon, près de Madrid, le 10 juin 2006. Crédit : Reuters

Les racines de ces « voleurs dans la loi » remontent dans les temps soviétiques. Des hommes qui n’acceptaient pas le pouvoir soviétique et ont choisi de vivre dans la clandestinité criminelle ont fait leur apparition dans les années 1930. Voleur, ce n’était plus un métier, mais un titre défendu par une « législation » criminelle. Défense de se marier, d’avoir un domicile permanent, un emploi ou une propriété, pas de contacts avec l’Etat et surtout aucune action indigne. Indigne, bien sûr, de la « morale » criminelle, ce qui signifie ne jamais dénoncer les autres, payer ses dettes ou encore n’avoir aucun lien avec les équipes sportives. En retour, le titre leur donnait le droit de devenir arbitres du monde criminel.

Toutefois, cette confrérie de voleurs s’est éteinte au début des années 1960, quand le délit d’appartenance à une bande violente prévoyait la peine capitale, affirme Mikhaïl Pachkine, président du Conseil coordinateur des syndicats de la police de Moscou et de sa région. Aujourd’hui, un « voleur dans la loi » n’est plus que le chef d’une bande, bien que certaines traditions demeurent, par exemple, le « couronnement », c’est-à-dire la cérémonie d’attribution de ce titre, ou la « caisse d’entraide » alimentée par les voleurs.

Lors de rencontres, les « pontes » du monde criminel échangent des recommandations avant de prendre une décision. Ces entrevues se tiennent dans des lieux calmes et peu fréquentés, comme un hôtel de luxe ou un restaurant chic, à bord d’un navire ou dans un cimetière. Aujourd’hui, ce statut peut être obtenu moyennant une certaine somme, mais il est indécent d’en parler. « C’est trop banal. Le statut peut être obtenu au mérite. Ainsi, les investissements financiers sont toujours les bienvenus », a raconté à RBTH l’agence anonyme Prime Crime, « spécialiste » du monde criminel.

Россия. Московская область. 12 июля 2016. Дом, где сотрудники правоохранительных органов задержали Захария Калашова, известного также как Шакро Молодой. В ходе обыска в доме были обнаружены два пистолета и граната. Crédit : TASSRégion de Moscou, Russie, le 12 juillet 2016. La maison où la police a arrêté Zakhari Kalachov. Crédit : TASS

Les prix varient. Toutefois, celui qui n’est pas digne du titre de « voleur » ne pourra pas l’acheter même pour un million de roubles (environ 14 000 euros). Par contre, ceux qui en sont « dignes » peuvent l’obtenir pour plusieurs centaines de milliers de roubles. « Si la confrérie criminelle est en manque d’argent, elle peut couronner pour un million celui qui ne le mérite pas. Cinq minutes plus tard, la couronne lui sera reprise pour la moindre erreur, mais l’argent ne lui sera pas restitué », a indiqué un employé de Prime Crime.

La « caisse d’entraide » permet de corrompre les gardiens et les chefs de prison pour avoir « dans la cellule un téléphone, des plats livrés par des restaurants et des filles. Un voleur qui purgeait sa peine à Smolensk (à environ 400 kilomètres au sud-ouest de Moscou) était emmené chaque week-end pour de soi-disant opérations d’investigation. En fait, il payait les frais d’hôtel à ses + gardes + et prenait l’avion pour les îles Canaries », a dit Mikhaïl Pachkine.

« Ils achètent les juges, les procureurs et les enquêteurs »

L'arrestation de Chakro Molodoï. Source : Youtube de Rinat Safin

En 2015, l’agence Prime Crime a dénombré dans le monde 485 personnages faisant la loi dans la confrérie criminelle. Seulement un quart, 118 personnes, se trouvaient derrière les barreaux. Nombreux sont ceux qui coopèrent avec les forces de l’ordre, a affirmé Mikhaïl Pachkine.

L’un de ces « voleurs » a informé en 2008 la police d’une rencontre de la pègre. La suite était digne d’un film hollywoodien : yacht affrété par la mafia, hélicoptères des forces spéciales, descente en rappel via une corde sur le pont et prise de contrôle du navire. Ce jour-là, la police a arrêté 39 « voleurs ». Mais la plupart ont été relâchés en moins de 24 heures.

« La police les arrête, les inscrit dans ses bases de données, va parfois jusqu’à leur glisser à leur insu de la drogue ou une arme, mais les relâche dans la majorité des cas, ne pouvant leur formuler aucun chef d’accusation », indique le syndicat policier. Les dossiers sur la mise en place ou la participation à une structure criminelle s’effritent souvent par manque de preuves.

« A l’heure actuelle, l’influence de ces + voleurs + s’étend bien au-delà des pays qui avaient fait partie de l’Union soviétique. C’est toute une corporation », constate Prime Crime. En Russie, ils ont leur représentant dans chaque ville et chaque village. « Ils contrôlent aujourd’hui d’importants flux financiers, des entreprises, voire des secteurs entiers. Ils achètent les juges, les procureurs et les enquêteurs », renchérit Mikhaïl Pachkine. Lors d’un incident avec les hommes de Chakro et des tirs dans un restaurant, les policiers qui ont été appelés sur les lieux n’ont non seulement rien fait, mais «  ils se sont confortablement installés dans leur camionnette comme dans une salle de cinéma. L’un d’eux est même allé chercher un plat au restaurant », a raconté un témoin au journal Kommesant.

Après l’arrestation du « roi des voleurs », le monde criminel sera redécoupé. « Aussi influent et important qu’il soit, un + voleur + ne peut pas diriger les affaires tant qu’il est en prison. La place de Chakro reviendra prochainement à quelqu’un d’autre », estime Prime Crime. 

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.