Scandale du dopage en Russie : intrigues politiques ou problème interne ?

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Que représente l’actuel scandale du dopage, l’un des plus grands de l’histoire du sport ? L’aboutissement d’une offensive politique contre la Russie, ou le résultat d’une gestion défectueuse du secteur sportif dans le pays ? Les journalistes des grands médias russes évoquent l’avenir du sport national.

Campagne antirusse pour un large public

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Le reporter Vassili Konov estime que l’attaque de l’Agence mondiale antidopage (AMA) contre la Russie ne dispose d’aucune preuve solide, et que la campagne revêt un caractère politique.

Travis Tygart, le patron de l'Agence américaine de lutte contre le dopage (USADA), sait quelque chose. Il est évident que dès samedi 16 juillet, il en savait bien plus que le Comité international olympique (CIO), que le Comité national olympique russe, que le ministère russe des Sports et que nous tous. Samedi 16 juillet, Travis Tygart sait déjà ce que tout le monde ne saura que le lundi 18 juillet à 13h00 GMT.

Travis Tygart a rédigé une lettre au CIO pour demander d’exclure la Russie des Jeux olympiques et paralympiques sur la base des résultats de l’enquête menée par une commission indépendante sous la direction de l’avocat canadien Richard McLaren. C’est-à-dire sur la base de l’enquête d’une commission a) indépendante, b) n’ayant aucun rapport avec l’USADA et c) tenue de garder le secret jusqu’à 13h00 GMT le 18 juillet. Il y a quelque chose qui cloche. Soit Travis Tygart fait partie de la commission – ce qui n’est pas le cas – soit il y a eu une fuite et celle-ci était préméditée. Dans tous les cas, il s’est passé quelque chose qui ne devait pas se passer.

Le sport a toujours fait partie de la politique

Tout le monde est conscient que la campagne contre le sport russe est dans l’intérêt d’USADA. La fuite des informations le prouve directement, à mon avis. Il est évident qu’à partir de ce moment, l’affaire sur l’exclusion des sportifs russes a définitivement quitté le domaine sportif pour se déplacer sur l’échiquier politique.

On peut nous répéter indéfiniment que le sport reste en dehors de la politique, mais il n’en est rien. Même au moment de sa naissance, le sport faisait partie de la politique : les guerres s’arrêtaient le temps des Jeux olympiques. Aujourd’hui, les JO deviennent un prétexte pour déclencher une guerre sportive en prenant la Russie pour cible.

Il y a longtemps que nous ne nions pas la présence du problème de dopage dans le pays. Nous luttons, nous avons cédé le contrôle du programme antidopage aux étrangers (à l’agence britannique antidopage – UKADA – depuis novembre 2015, ndlr), nous n’avons pas empêché le départ à l’étranger de deux figures de proue de notre système antidopage : Grigori Rodtchenkov, devenu indicateur de l’AMA, et son adjoint Timofeï Sobolevski. En outre, nous avons puni les sportifs contrôlés positifs, nous avons revu la composition de la Fédération russe d’athlétisme et nous avons limogé ceux qu’on nous a demandé de limoger. Toutefois, la pression suivait un mouvement ascendant avec de nouveaux documentaires, de nouvelles publications et de nouvelles révélations.

 Preuvesinconsistantes

Une question s’impose : si tout va tellement mal en Russie comme le prétendent les journalistes étrangers, si mal qu’il est nécessaire de mettre en place des commissions indépendantes, pourquoi ne voyons-nous aucune enquête réelle ? Non pas des piles de brouillons pour un polar envoûtant sorti de la plume de Grigori Rodtchenkov, patient d’un hôpital psychiatrique de Moscou, non pas les dénonciations de la médiocre athlète Ioulia Stepanova qui, même sous l’effet de produits dopants pendant plusieurs années, n’a jamais remporté de compétition plus ou moins importante, mais des documents et des preuves réelles ?

Voici que plusieurs décisions sont prises l’une après l’autre sur la base des déclarations de ces témoins, sans aucune preuve, aucune enquête, pas le moindre indice. Sans écouter la Russie, sans prendre en compte quelqu’argument que ce soit de sa part.

L’affaire sent le malaise. Les démarches que nous voyons aujourd’hui sont assez bien pesées, préparées et, à mon avis, sont destinées au public et non aux professionnels.

Le CIO dispose de plusieurs jours pour réfléchir. Sa décision doit être pondérée et capable d’arrêter la guerre, de remplir la mission principale des Jeux olympiques. Dans tous les autres cas, la situation dégénèrera avec des conséquences imprévisibles.

Vassili Konov, rédacteur en chef du portail sportif R-Sport.

Le texte est publié en version abrégée. Le texte intégral en russe est disponible sur le site rsport.ru.

 

Il serait juste d’écarter la Russie des JO

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Les journalistes du site sports.ru Pavel Kopatchev et Alexeï Avdokhine estiment pour leur part que le sport russe doit subir une « purification » à tous les niveaux.

Comme des millions de Russes, nous souhaitons voir nos meilleurs sportifs aux JO de Rio : les athlètes Sergueï Choubenkov et Elena Issinbaïeva, le lutteur Bilial Makhov, la joueuse de tennis Svetlana Kouznetsova. Nous sommes persuadés que les fraudeurs ne doivent pas jeter une ombre sur ceux qui n’ont rien à voir avec le dopage. L’avalanche de scandales de dopage impliquant la Russie, c’est de la politique à 90%. Mais les 10% restants relèvent de notre responsabilité. Et il est important d’en parler.

Il se peut que ce soit le moment propice pour changer le sport russe. C’est une chance que nous offre « l’Occident avide de sang » et dont il faut profiter à condition, bien sûr, de comprendre l’ampleur du problème.

Le système sportif russe a perdu la confiance du monde. Nous avons mérité cette attitude.

En Russie les sportifs contrôlés positifs sont des martyrs, pas des parias

La société les justifie, voire les encourage. L’entraîneur de marche sportive, Viktor Tcheguine, a remporté des médailles et des récompenses, a mérité que le Centre d’Etat de formation olympique porte son nom, mais tout le monde a fait semblant de ne pas remarquer que 24 de ses sportifs ont été contrôlés positifs à différentes époques. Les sportifs et le coach ont-ils rendu à l’Etat les récompenses, l’argent et les voitures qu’ils avaient reçus ? Non, rien que les médailles « malhonnêtes » qu’ils voulaient remporter à tout prix.

Fait intéressant : en plein scandale de dopage, plusieurs « délégués » ont écrit une lettre au président de Russie en faveur de leur entraîneur. Comment le monde peut-il réagir au soutien, par les sportifs, d’un coach traînant de telles casseroles ?

L’omerta, alliéedudopage

Les sportifs contrôlés positifs nient leur culpabilité, ne livrent personne et par la suite, obtiennent un bon poste ou de l’argent contre leur silence. Le dopage concerne chacun, ce qui fait que chacun se tait, qu’aucune enquête n’est engagée et que la société ne reproche rien aux sportifs. Personne ne veut rompre ce cercle vicieux. Personne ne veut devenir le paria du système.

Notre sport de haut niveau est alimenté de milliards de roubles budgétaires. Quelque 21,5 millions d’euros ont été consacrés aux préparatifs des JO de Rio. L’Etat couvre les frais des entraînements, du séjour et de l’alimentation, offre en cas de victoire des appartements, des voitures et des millions de roubles. Rien d’étonnant si les sportifs souhaitent gagner, quitte à frauder. Le dopage est un moyen sûr de remporter le succès et rien ne peut le remplacer. Nombreux sont ceux qui, hors du cadre des interviews, reconnaissent : « C’est notre chance, et on nous a promis que problèmes seront résolus ».

On plaint les athlètes qui ont réussi à rester « nets », mais eux aussi se sont préparés aux Jeux de Rio aux frais de l’Etat. Les sportifs sont indissociables du système. Si c’est l’Etat qui est puni, ils sont tous responsables.

Demi-mesures

Les médias russes voient uniquement de la politique dans les rapports de l’AMA. C’est certainement le cas, mais tant que nous chercherons un ennemi extérieur, rien ne changera dans notre sport. Richard Pound (l’ancien patron de l’AMA), Hajo Seppelt (journaliste allemand), Richard McLaren (avocat canadien) et Thomas Bach (président du CIO) ne sont pour rien dans nos problèmes. Les coupables, ce sont les fonctionnaires russes qui voient partout des complots d’ennemis étrangers, alors que l’Etat ferme les yeux sur les violations du droit à l’intérieur du pays.

En 2011, Grigori Rodtchenkov avait été accusé de commerce organisé de produits interdits, mais il était resté à la tête du Centre antidopage et avait reçu un prix pour les JO de Sotchi. Quand on avait besoin de lui – c’est un très bon chimiste – l’Etat fermait les yeux sur ses péchés. Quand à l’automne 2015, il a été accusé d’avoir détruit presque 1500 échantillons, l’Etat n’a rien fait, il l’a seulement libéré se ses fonctions. Ce n’est que lorsqu’il est parti en Amérique, lorsqu’il a commencé à coopérer avec l’AMA et lorsque le New York Times a publié son scoop que le Comité d’enquête de Russie a lancé des poursuites pénales contre lui. C’était le 18 juin, six mois après les premières informations.

Nous constatons partout ces demi-mesures. Même aujourd’hui, après le rapport de Richard McLaren, la Russie suspend provisoirement (et aux yeux de tous) le vice-ministre Youri Nagornykh, tandis que son chef, le ministre des Sports Vitaly Moutko, garde son portefeuille.

Le sport russe : un sommet sans base

Ce sera un sacrilège pour certains, mais l’éventualité de manquer les prochains Jeux olympiques peut nous permettre de considérer le sport sous un autre angle.

Le sport professionnel de haut niveau n’est que le sommet de la pyramide. Le principal, c’est la base : l’intérêt des spectateurs, des salles de sport et des terrains accessibles, des sections gratuites, des entraîneurs qualifiés et le sport pour tous. Quand une pyramide n’a pas de base, les médailles et les victoires deviennent non pas le résultat logique d’un système soigneusement organisé, mais l’unique objectif devant être obtenu à tout prix.

Pour ce qui est du dopage, il est grand temps de se décider : lutter contre, ou se contenter d’imiter la lutte.

Le texte est publié en version abrégée. Le texte intégral en russe est disponible sur le site rsport.ru. 

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