La Russie veut-elle la peau de l’Union européenne ?

Konstantin Maler
La mort du bloc politique risque de desservir Moscou

Les médias et les hommes politiques européens affirment de plus en plus souvent que la Russie souhaite l’affaiblissement et la désintégration de l’Union européenne et qu’elle y contribue. Selon eux, la preuve en est que la Russie cherche à régler une série de problèmes au niveau bilatéral et non européen et qu’elle finance des partis de droite. Toutefois, même si dans les conditions actuelles la Russie préfère effectivement s’entendre avec les pays et les forces politiques de l’UE qui aspirent à une coopération constructive, cela ne signifie pas que Moscou souhaite l’affaiblissement et la désagrégation de l’UE. Au contraire : aussi paradoxal que celui puisse paraître, une telle évolution des événements serait loin de servir les intérêts pragmatiques de la Russie. Qui plus est, Moscou considère que les problèmes actuels dans ses relations avec l’UE découlent de l’affaiblissement de celle-ci et non de sa consolidation. L’état actuel déplorable des relations russo-européennes résulte dans une grande mesure des processus de désintégration et de fragmentation en cours dans l’UE depuis le milieu des années 2000.

Un partenaire dans le domaine de la sécurité

La Russie a besoin avant tout d’une UE forte en tant que partenaire dans le domaine de la sécurité européenne. Une Union européenne puissante sera capable d’influencer l’Ukraine et de participer à l’examen des problèmes de « sécurité dure » (défense antimissile, armes nucléaires tactiques, missiles à portée courte et intermédiaire, forces armées conventionnelles en Europe, contrôle de l’ensemble des armements, extension des infrastructures de l’Otan en Europe orientale). Elle pourra devenir un véritable partenaire dans l’élaboration et la mise en place d’un système de sécurité européenne en général, et dans l’établissement des règles du jeu pour les pays de voisinage commun en particulier. Une Union européenne fonctionnelle et sûre d’elle sera moins encline à considérer la Russie comme un danger extérieur ou à hypertrophier cette image pour s’en servir en tant qu’un « élément unificateur ».

Une Union européenne faible représente au contraire un problème pour la sécurité européenne. Elle tend les bras aux Etats-Unis et exhorte les Américains à tenir un rôle plus important dans la sécurité européenne, et à intensifier leur présence militaire en Europe orientale. Ce qui ne fait en fin de compte qu’approfondir la scission géopolitique et politico-militaire du continent. Scindée et incapable de pratiquer une politique étrangère commune, les Vingt-Huit ne peuvent ni exercer de pression sur l’Ukraine pour la contraindre à appliquer les accords de Minsk, ni s’entendre avec la Russie au sujet des règles du jeu dans leur voisinage commun. Qui plus est, dans les conditions actuelles, Bruxelles se révèle incapable d’élaborer une nouvelle politique sur l’axe oriental, malgré l’échec évident de la politique actuelle.

Il est erroné de croire qu’une Union européenne faible et divisée se montre plus bienveillante envers la Russie qu’une UE forte et consolidée. Au contraire, une UE fragile cherche à faire de la Russie un « élément unificateur » et à la présenter comme une menace. Ce qui s’est manifesté avec force pendant la crise ukrainienne de 2014–2015. En outre, dans une Union européenne fragmentée et désunie, les membres affichant des tendances antirusses prononcées, avant tout la Pologne et les pays baltes, influencent davantage la prise de décisions et la recherche d’un dénominateur commun qu’au sein d’une UE puissante où ils ne jouent qu’un rôle secondaire.

Pouvoir disciplinaire

Une puissante Union européenne rendrait également service à la Russie dans la résolution des problèmes que traverse le Proche-Orient. Ce n’est qu’en qualité d’acteur global capable de mener une politique étrangère commune que Bruxelles peut exercer un pouvoir disciplinaire sur la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Iran et garantir la mise en place d’un nouvel ordre politique international au Proche-Orient en assurant leur digne participation. Une UE fragile et incapable d’appliquer une politique efficace dans le domaine des migrations et de la lutte antiterroriste ne fait que raviver le feu proche-oriental, ce dont témoignent les évènements de 2011–2015.

En outre, une Union européenne apte à devenir un centre de force global pourrait freiner la tendance du monde à la scission en deux grandes communautés politiques et économiques et le rendre plus équilibré. Des Vingt-Huit parlant d’une seule voix consolidée formeront une partie plus sûre d’elle lors des négociations avec les Etats-Unis sur le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) et un partenaire plus intéressant pour la Chine. Une Union européenne soumise politiquement et économiquement à Washington n’est qu’un facteur de scission globale.

Pour ce qui est de l’attraction de l’UE pour les pays qui avaient fait partie de l’Union soviétique, c’est une question à adresser plutôt à la Russie et à l’Union économique eurasienne qu’à l’UE. Si, après avoir réalisé les réformes nécessaires à l’intérieur du pays, la Russie réussit à devenir un modèle pour ses voisins et à instrumentaliser la dépendance objective de ces pays vis-à-vis d’elle-même et de l’intégration eurasienne, l’UE ne constituera pas un obstacle pour elle.

Dmitri Souslov est directeur adjoint du Centre des études européennes et internationales de la Haute école d'économie, directeur des programmes du Club Valdaï (forum international rassemblant des experts de la Russie).

Texte original publié sur le site de Lenta.ru

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