Moscou a-t-il intérêt à la création d’un Kurdistan syrien ?

Alexeï Iorch
Comment se définit la politique de Moscou à l’égard des Kurdes syriens, qui ont récemment annoncé la création d’une région fédérale dans le Nord du pays ? Comment le soutien aux Kurdes, partisans d’une fédéralisation de la Syrie, se conjugue-t-il avec le choix de soutenir le président Bachar el-Assad ?

Dans le conflit syrien qui sévit depuis plus de cinq ans, le soutien apporté par Moscou aux Kurdes syriens est un outil tactique de nature conjoncturelle : la Russie s’est en grande partie intéressée aux Kurdes principalement suite à la détérioration de ses relations avec la Turquie en novembre de l’année dernière. Moscou est conscient que les Turcs réagiront toujours violemment à toutes les questions relatives aux Kurdes. Ainsi, la décision russe d’ouvrir une représentation des Kurdes syriens (la première au monde, ndlr) à Moscou à la mi-février 2016 s’explique principalement par le désir de Moscou d’agacer Ankara.

Faiblesse des Kurdes syriens

Par ailleurs, les Kurdes syriens ne sont qu’un facteur d’irritation pour la Turquie : à l’échelle du mouvement kurde mondial, ils ne sont qu’une structure périphérique qui est loin de jouer un rôle aussi important dans le contexte politique syrien que celui qu’ils jouent en Irak ou en Turquie. Par ailleurs, ils sont très dépendants des Kurdes irakiens et de leurs organisations, surtout du Parti démocratique du Kurdistan et du clan du président du Kurdistan irakien Massoud Barzani.

Dans ces conditions, les Kurdes syriens ne peuvent constituer des agents des intérêts russes dans la région. Ainsi, on ne peut guère parler d’une quelconque stratégie à long terme de Moscou à l’égard des Kurdes syriens.

Lutte contre Daech

Par ailleurs, la Russie est indiscutablement consciente de l’importance que jouent les Kurdes dans la lutte contre les extrémistes de l’organisation Daech. Parmi les forces politiques syriennes, les Kurdes sont un acteur de premier plan dans ce domaine.

Leur position restera certainement inchangée, car ils ne sont pour la plupart pas musulmans, mais des yézidis, représentants d’un groupe adepte d’une religion basée sur le zoroastrisme. Pour les islamistes radicaux, ce sont des hérétiques qui doivent être éliminés ou islamisés.

Entre deux alliés jurés

Pourtant, les Kurdes posent également certains problèmes à la Russie, car ils introduisent une dissonance dans les relations assez harmonieuses que la Russie entretient actuellement avec Bachar el-Assad. En cause, bien entendu, l’annonce de la création d’une région fédérale kurde dans le nord du pays qui présage, en réalité, le démembrement de la Syrie.

Concernant la fédéralisation de la Syrie, Moscou se retrouve dans une position délicate, car tant les Kurdes que le gouvernement d’Assad sont des alliés de la Russie. Dans cette situation, Moscou, coincé entre ces deux « alliés jurés », cherchera à utiliser des formules particulièrement vagues, car, en réalité, l’éventuelle fédéralisation de la Syrie lui importe peu.

Aide aux Kurdes

La Russie dispose d’un arsenal important de moyens de soutenir les Kurdes syriens, allant du soutien diplomatique à la livraison d’armes. Moscou aide, notamment, les Kurdes grâce à ses forces aériennes encore maintenues en Syrie. Cependant, les Kurdes sont également soutenus par les Etats-Unis, ce qui leur laisse une plus grande marge de manœuvre et réduit leur dépendance vis-à-vis de la Russie. Ainsi, Moscou est contrainte de nager entre deux eaux. La situation est encore compliquée par le fait que la Russie et l’URSS n’avaient jusqu’ici aucune expérience de relations avec ce groupe ethnique – Moscou n’entretenait des liens étroits qu’avec les Kurdes irakiens.

Autre pomme de discorde – le bagage de relations tendues entre le pouvoir syrien et les Kurdes. Ces derniers ne manqueront sans doute pas de rappeler à Damas le recensement de 1962 qui avait ignoré une grande partie des Kurdes syriens, ainsi que les opérations d’extermination des Kurdes en 1963 et en 1986.

Les Kurdes syriens cherchent actuellement à renforcer le statut quo en vigueur. Ils ont gagné du terrain, mais ne participent pas aux négociations de Genève. Ainsi, ils cherchent à devenir un acteur du règlement syrien, d’où la demande de fédéralisation. Dans ce contexte, la Russie joue un rôle de garant, de co-parrain du processus de Genève et de médiateur : de ce fait, il y a fort à parier que Moscou ne fera aucun geste brusque. 

Sergueï Demidenko, est professeur agrégé de la faculté Liberal Arts College de l'Académie présidentielle russe d'économie nationale et d'administration publique.

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